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Critique : Interstellar, de Christopher Nolan

"Incroyable ce qu'il peut y avoir comme poussière quand on rétablit la pesanteur…"
"Incroyable ce qu'il peut y avoir comme poussière quand on rétablit la pesanteur…"

★★★☆☆ Trous noirs, paradoxe de Langevin et voyage spatial sont au menu du nouveau Christopher Nolan, un film loin d’être Terre à Terre…

La Terre, dans un futur proche… De multiples chamboulements écologiques et météorologiques ont obligé la société à réaffecter ses forces vives vers l’agriculture, délaissant les secteurs de pointe. Pilote d’essai pour la Nasa, Cooper s’est donc retrouvé cultivateur à la fermeture de l’agence. Quand sa fille Murphy remarque d’étranges perturbations de la gravité dans leur maison, il étudie le phénomène et en déduit des coordonnées géographiques terrestres qui le mèneront… dans l’espace, à la recherche d’une planète de secours pour l’humanité.

Un ticket pour l'espace

Ayant bouclé sa trilogie Dark Knight, Christopher Nolan a eu les coudées franches pour signer “son” film d’anticipation spatiale. Depuis l’inévitable Kubrick et son non moins incontournable 2001, le space opera d’auteur est un genre en soi, qui fait autant rêver le public que les producteurs — chacun y trouvant son compte. Les cinéastes en vogue, piaffant de se confronter aux univers stellaires, se saisissent de la première opportunité pour se glisser entre les deux. Rares sont ceux qui parviennent à résister à la tentation du spectaculaire, au plaisir de surenchérir sur les prédécesseurs — la science-fiction n’impose-t-elle pas de recourir à des effets visuels toujours plus estomaquants ? Ceux-là s’égarent bien vite dans le cosmos ! Ne demeurent que les cinéastes ayant défini un style (Kubrick, Lucas) et ceux dont les œuvres reposent non pas sur le clinquant de l’image mais sur la suggestion et le ressenti : Kubrick (encore lui), Spielberg (Rencontre du 3e type), Scott (Alien) ou Cuarón (Gravity). Christopher Nolan n’est pas un bleu, il ne tombe pas dans le piège avec Interstellar. Lui qui revendique sans complexe le double héritage de Star Wars et de 2001 n’a pas cherché à entrer en compétition avec ses devanciers sur ce terrain-là : son film est anti-spectaculaire (à l’exception d’une séquence soigneusement travaillée pour être le climax visuel, comme la ville qui s’incurvait était celui d’Inception), et il n’invente rien — il fait référence ou allusion aux glorieux aînés, plutôt que s’en abstraire. Alors ? Où se porte la marque de Nolan ? Ailleurs ? Oui, mais pas dans l’espace : dans le temps.


Nolan filme une jolie apocalypse, et voudrait nous convaincre que ce n'est pas grave.

Car ce qui l’intéresse depuis toujours, c’est de filmer des personnage évoluant au-delà d’un périmètre physique tridimensionnel classique : Memento, Insomnia ou Inception peuvent ainsi se voir comme des cartographies de lieux temporels que ces personnages tentent de fuir. Inception en particulier explorait le temps en le dilatant, en le creusant le long de sa ligne, en écartant ses limites de l’intérieur, comme dans les paradoxes de Zénon ; Interstellar lui fait passer un degré supérieur. Le temps devient ici une dimension spatiale, au même titre que la profondeur, et l’enjeu pour Nolan est de parvenir à en proposer une représentation à l’écran qui soit selon ses termes, “purement cinématographique”. Sans être hallucinante, sa vision convainc.

Le sous-texte du film a de quoi laisser un tantinet plus réservé. Car au fond, il nous décrit les conséquences d’une politique globale de la “Terre brûlée”. En clair : dévastons notre planète, ne cherchons pas sérieusement à inverser le cours des choses ; partons coloniser sans scrupule d’autres mondes, peu importe s’ils sont habités, du moment qu’ils présentent des conditions favorables à l’accueil de notre vie. Il ne s’agit pas de faire un procès d’intention à Christopher Nolan, qui se borne à transposer à grande échelle l’instinct de survie d’Homo sapiens. Mais blâme-t-il pour autant l’outrecuidant comportement de notre espèce — agissant comme si tout lui était dû dans l’univers — et son irrationnelle confiance en une instance protectrice extérieure (non nommée, pour ne froisser aucune conscience) ? Cela est moins sûr. Une fois sa séquence de “prestige” passée, Nolan se montre paresseux sur la conclusion, manifestant la plus grande confiance envers la sensibilité du spectateur — son esprit rationnel ayant été beaucoup sollicité durant les deux heures précédentes. La fin est trop belle pour ce qui ressemble, ni plus, ni moins, à une apocalypse…



Interstellar de Christopher Nolan (Science-Fiction, Grande-Bretagne/États-Unis, 2 h 49), avec Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Michael Caine, Jessica Chastain… Sur les écrans le 05/11/2014.

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