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Critique : La Niña de Fuego, de Carlos Vermut

Cela ne se voit pas, mais Barbara a dû avoir une jeunesse débridée /photo © DR
Cela ne se voit pas, mais Barbara a dû avoir une jeunesse débridée /photo © DR

★★★☆☆ Carlos Vermut signe le portrait enivrant d’une femme piège autant que piégée, à l’image d’une Espagne en lambeaux…

Enseignant au chômage, Luis est le papa d’Alicia, une fillette souffrant de leucémie. Pour adoucir sa maladie, il veut lui offrir la tenue de son héroïne de film d’animation japonais préféré, Magical Girl. Seulement, il s’agit d’un modèle unique, et Luis n’a pas les moyens de l’acquérir. Le hasard le place sur la route de Barbara, une jeune femme plutôt névrosée, au passé mystérieux, désormais épouse d’un médecin aisé. Luis conçoit alors une combine pour extorquer à la belle la somme dont il a besoin ; il n’imagine pas ce que Barbara devra accomplir pour réunir les fonds, ni ce que cela lui coûtera à la fin…


Une starlette bronze… / photo © DR

Trois en un

Des personnages qui semblent n’avoir rien à voir ensemble, liés par une improbable communauté de destin… Certes, c’est le lot de nombreuses histoires ; celle-ci se distingue en tenant à la fois du du battement d’ailes de papillon, puisque des gestes dérisoires entraînent des conséquences disproportionnées, et du puzzle habile. Ce n’est pas innocent d’ailleurs, si l’un des protagonistes se livre à ce jeu de patience en attendant de prendre pleinement sa part à l’intrigue. La mécanique d’écriture de Carlos Vermut se révèle redoutable — cela, sans faire un étalage outrancier de sa virtuosité. La construction chapitrée du film, alternant les univers et les temporalités parallèles, rappelle le Tarantino de Pulp Fiction ou le cinéma de Paul Thomas Anderson. Et c’est en entrelaçant des ambiances au départ disjointes, en les rapprochant pour les faire converger, qu’il donne à sa trame une noirceur grandissante. Tellement sombre, au finale, que l’on s’en trouve estomaqué : Vermut ose bafouer le happy-end — en piétinant de surcroît quelques tabous.


Luis a des ennuis d'argent… / photo © DR

Le film intérieur, en profondeur

Toutefois, le degré de perversité perçu dans La Niña de Fuego dépendra du background de chacun, puisque Vermut a pris le parti de ne quasiment rien montrer, de tout suggérer. Ainsi, lorsque Barbara se rend dans la résidence d’un inquiétant bonhomme, Olivier Zoco, pour gagner de l’argent grâce à de très intrigantes prestations, on ne verra jamais à quelle « gymnastique » elle se livre (comme Séverine face à la boîte de son client dans Belle de Jour de Buñuel). On ne connaît pas plus le détail des liens unissant Barbara à son ancien professeur de mathématiques, l’amateur de puzzles… Vermut contourne le risque de l’exhibitionnisme facile et l’obscénité de la représentation par l’ellipse, ce moteur suprême de l’imaginaire qui, lui, ne connaît pas de limite et ne souffre aucune censure extérieure. De fait, son film peut agir sur chaque spectateur comme un révélateur de ses propres expériences, de ses références culturelles, voire de ses désirs refoulés…


Mais pour Barbara, le silence est d'or / photo © DR

Des chiffres et des lettres

Difficile de ne pas voir en filigrane une autre histoire, au-delà de celle de Barbara hantée par un passé lacéré, et menacée par son présent. La Niña de Fuego nous renvoie un portrait métaphorique de l’Espagne contemporaine plutôt désabusé : une économie ravagée dont les dégâts sont éprouvés par les classes moyennes, et les conséquences seront payées par ce qui reste de jeunes générations — encore qu’à l’écran, l’enfance est inexistante ou alors en sursis. Quel cruel symbole de voir un pays sacrifier son avenir en congédiant ses enseignants ; de découvrir ensuite une figure morale et intellectuelle (un professeur de lettres) contraint de vendre sa bibliothèque au poids, tenter d’argumenter sur le contenu de ses livres pour les valoriser. Et finir par verser dans le banditisme, en désespoir de cause… Parmi les piques placées par Vermut, cette cruelle réplique de Luis évoquant la cachette idéale dans une bibliothèque : la Constitution espagnole : « Personne ne l’ouvre jamais… » Le comble de l’ironie triste sera atteint lors d’un affrontement entre l’homme de lettres et l’homme de chiffres ; on ne révèlera évidemment pas ici lequel des deux l’emporte, ni comment. Mais on sait bien, hélas, que l’époque n’est guère favorable à la littérature…

La Niña de Fuego Affiche © DR


La Niña de Fuego (Magical Girl), de Carlos Vermut, Drame/Thriller, Espagne, 2h07), avec José Sacristán, Bárbara Lennie, Luis Bermejo… Sur les écrans le 12/08/2015.

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