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Critique : Le Petit Prince, de Mark Osborne

Apparemment, le Petit Prince et le Renard boudent… / photo © Paramount Pictures France
Apparemment, le Petit Prince et le Renard boudent… / photo © Paramount Pictures France

★★☆☆☆ Attendue depuis des années, cette nouvelle adaptation cinématographique du plus fameux des romans jeunesse n’est pas ratée : elle n’est juste pas réussie du tout, nuance…

Une petite fille est contrainte par sa mère de passer ses journées d’été tout seule à réviser afin d’intégrer une école d’élite. Mais sa concentration est perturbée par les expériences fantaisistes d’un vieux voisin excentrique, un aviateur à la retraite, qui lui raconte l’étrange aventure qu’il vécut plus jeune, dans le désert, lorsqu’il rencontra un drôle de petit bonhomme tombé d’une étoile (ou plutôt d’une planète). Fascinée par le récit, la gamine convainc le vieil aviateur de reprendre du service pour partir à la recherche du Petit Prince…

“-Et ensuite, on a donné le nom de Saint-Ex' à un aéroport…" / photo © Paramount Pictures France

“-Et ensuite, on a donné le nom de Saint-Ex' à un aéroport…" / photo © Paramount Pictures France

Le « prestige » de l’uniforme

Le Petit Prince de Saint-Exupéry ? En fait, non. “Film fourré à l’adaptation du roman” ou “contenant des traces de l’histoire originale” conviendrait mieux. Car il s’agit ici, non pas d’une réduction du roman, comme dans la version autrefois racontée par Gérard Philipe sur 33t, mais d’une dilution. L’argument initial, dont la poésie simple a pourtant su toucher des millions de lecteurs partout autour du monde en continu depuis 1943, semble ici avoir été jugé insuffisant pour constituer l'unique trame d’un film d’animation ; il a été complété, amalgamé à des éléments plus contemporains. On aimerait pouvoir dire que l’ajout d’une gangue inédite visait à mettre en perspective l’œuvre de Saint-Ex’, à lui donner davantage d’éclat en faisant rejaillir son extraordinaire universalité. On craint hélas que cette volonté d’imbrication n’ait été motivé par le désir très pragmatique d’attirer un public plus large dans les salles, en lui vantant — vendant — une nouveauté pseudo moderne et superflue. Une nouveauté très décevante au demeurant, dont le ton et le style se marient mal (c’est un euphémisme) avec le texte-source. Surnageant au milieu d'un ensemble d'une facture tristement uniforme, une tentative mérite cependant d'être saluée : une fraction du film se référant directement à l’univers de Saint-Exupéry, reprenant ses mots, mais aussi la ligne des aquarelles de l’auteur pour les personnages du roman.

"-Finalement, dessine-moi du tofu : je suis devenu végétarien…"… / Photo © 2014 LPPTV / Little Princess / ON Entertainment / Orange Studio / M6 Films

"-Finalement, dessine-moi du tofu : je suis devenu végétarien…"… / Photo © 2014 LPPTV / Little Princess / ON Entertainment / Orange Studio / M6 Films

Image par image versus numérique

D’un point de vue artistique, ce trop bref moment est de loin le plus intéressant ; cela grâce au choix (courageux et légitime) d’une technique magnifique : l’image par image. Toutes ces séquences composant la base de l’histoire sont réalisées dans des décors en volume, avec des marionnettes et des matières certes tangibles mais d’une fragilité ou d’une transparence extrême : sable, papier… Cette simple idée de donner un ancrage réaliste aux souvenirs de l’aviateur, quand le reste du film se déroule dans une ambiance composée à l’aide des habituels outils numériques, est très belle. Corolairement, elle révèle à quel point l’esthétique de l’animation se trouve aujourd’hui aseptisée, standardisée : tout se vaut, quel que soit le producteur ou le réalisateur.

“Moi je traîne dans le désert depuis plus de vingt-huit jours/Et déjà quelques mirages me disent de faire demi-tour” (Jean-Patrick Capdevielle)/ Photo © 2014 LPPTV / Little Princess / ON Entertainment / Orange Studio / M6 Films

“Moi je traîne dans le désert depuis plus de vingt-huit jours/Et déjà quelques mirages me disent de faire demi-tour” (Jean-Patrick Capdevielle)/ Photo © 2014 LPPTV / Little Princess / ON Entertainment / Orange Studio / M6 Films

Comment réécrire (la fin de) l’histoire…

L’enclave « artisanale » n’a pas que pour elle cette somptuosité délicate : elle se montre très respectueuse de la prose de Saint-Exupéry… sauf quand elle procède à des ellipses — l’ivrogne et l’allumeur de réverbères en sont pour leurs frais. Même le serpent et le renard voient leur présence réduite. Un dommage véniel, comparé à cette excroissance faisant office de seconde partie : la quête du Petit Prince devenu adulte est un tissu de banalités, sauce air du temps, avec une once d’aventure et deux doigts de morale, où seule la voix de Vincent Lindon constitue un lien valable. Cet appendice scénaristique malheureux (qui tient surtout de la verrue) permet de gommer la fin voulue par Saint-Exupéry, qui avait le malheur d’être « triste ». Eh oui : dans le roman, le Petit Prince meurt ; or plus personne ne conçoit aujourd’hui un film sans happy end, fût-elle artificielle. Et même si cela va à l’encontre de la lettre de l’auteur ; si cela bafoue la dimension philosophique du roman. Notre époque régressive distord l’appréhension de la réalité en ajoutant de l’ouate partout. Ce n’est pourtant pas en refusant de voir la douleur ni le mal qu’on arrive à les affronter…

Le Petit Prince Affiche

Le Petit Prince, de Mark Osborne (Animation dès 3 ans, France, 1h46), avec les voix (v.o./v.f.) de Jeff Bridges/André Dussollier, Rachel McAdams/Florence Foresti, Albert Brooks/James Franco/Vincent Cassel, Marion Cotillard, Vincent Lindon, Benicio Del Toro/Guillaume Gallienne, Ricky Gervais/Laurent Lafitte, Mackenzie Foy/Clara Poincaré, Riley Osborne… Sur les écrans le 29/07/2015.

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