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Critique : Sur la ligne, de Andréa Sedlackova

En Tchécoslovaquie, les athlètes étaient munies d'une roue de secours /photo © DR
En Tchécoslovaquie, les athlètes étaient munies d'une roue de secours /photo © DR

★★☆☆☆ Une athlète tchécoslovaque préfère ne pas courir que de se doper. Pour son entourage, elle a un petit vélo dans la tête…

1983. Appartenant à l’équipe tchécoslovaque d’athlétisme, Anna se prépare sans ménagement pour les prochains Jeux Olympiques. Les dirigeants voyant en elle un sérieux espoir de médaille, décident « d’améliorer » ses résultats en la persuadant de suivre un programme médical confidentiel : à la place de ses habituelles injections de vitamine B, elle reçoit donc du Stromba. Censé favoriser ses performances et sa récupération, ce produit (en réalité un anabolisant) présente de nombreux effets secondaires qui convainquent la jeune athlète d’arrêter le traitement. Mais l’entraîneur et la mère d’Anna ne l’entendent pas de cette oreille ; ils continuent donc de la « charger » à son insu…

Anna donnerait une main pour gagner sans avoir besoin de tricher / photo © DR
Anna donnerait une main pour gagner sans avoir besoin de tricher / photo © DR

Piqûre de rappel

Qui a un peu fréquenté les années 1970 ou 1980, se souviendra que le gabarit des athlètes féminines d’Europe de l’Est constituait un fréquent sujet de plaisanteries. En effet, il fallait souvent s’aider du prénom ou de la coiffure de ces championnes pour les distinguer de leurs homologues masculins, dont elles partageaient l’imposante silhouette. Pour l’Occident, à cran du fait de la Guerre Froide, il ne faisait aucun doute qu’un dopage systématique était cause de non seulement des résultats (ah, les mauvais perdants…), mais surtout de ces physionomies de déménageuses. Les contrôles pratiqués à l’issue des épreuves étant accusés d’être politiquement partiaux, et les rares transfuges considérés comme des traîtres au service d’une contre-propagande, il fallut attendre la Chute du Mur pour avoir confirmation de toutes les supputations. Et découvrir, aussi, l’immonde « raffinement » des méthodes utilisées par certains apprentis-sorciers pour augmenter les taux d’hormones naturelles de leurs protégées — victimes serait un terme plus adapté.

Terrain plat

Anna la probe n’a pas existé ; Sur la ligne n’est donc pas un biopic, mais une fiction nourrie d’éléments authentiques mettant au jour les coulisses de la fédération tchécoslovaque. Lorsqu’il faut affronter un passé peu glorieux — donc instruire les nouvelles générations de faits qu’une partie de leurs aînés aimerait bien passer sous silence — un film se révèle d’un précieux secours : il s’adresse à tout le monde, et parvient même à valoriser des individualités d’exception au milieu d’un climat général détestable. Toutefois, un film ne peut se contenter d’être un « témoignage » ou un acte de repentance semi-officiel, ni se borner à être une reconstitution platement illustrative, d’un manichéisme assez primitif. Certes, les urines les claires — comprenez qu’on a avec Sur la ligne du cinéma « propre », ou si l’on veut reprendre Musil, sans qualité, sans aspérité. Un projet cinématographique fait clairement défaut.

Visiblement, il s'est passé quelque chose… / photo © DR
Visiblement, il s'est passé quelque chose… / photo © DR

Hors concours

On objectera que l’esthétique vert caca d’oie du Bloc de l’Est n’est guère attractive, et les intrigues secondaires potentielles peu variées sous ces riants climats. La Vie des autres (2006) constituerait-il une exception aussi météorique que miraculeuse ? En fait, le film de Florian Henckel von Donnersmarck ne reposait pas sur sa composante historique seule : il s’en servait comme d’un substrat profond pour animer des personnages pris dans des relations émotionnelles complexes. De ce point de vue, Sur la ligne loupe le coche : Anna manque d’épaisseur de caractère, ballotée qu’elle se trouve entre sa mère, son entraîneur et son petit ami. Apathique, peu méfiante vis-à-vis de son entourage, ses réactions sont toujours tardives, avec peu de nerf et de passion. Le personnage d’Irena, sa mère se révèle autrement plus intéressant ; hélas, il demeure sous-exploité, dans le flou. Ancienne sportive de haut niveau, réduite à faire des ménages, Irena dactylographie en cachette pour un ami dissident des textes subversifs — cela donne d’ailleurs lieu à une perquisition, et donc à une séquence à sauver, car plus chargée de suspense que tous les sprints d’Anna. Irena, dont la trajectoire a été interrompue, se projette dans sa fille ; rêve du meilleur pour elle, de victoires et d’exil à l’Ouest. Quitte à la doper et à lui mentir. Mais si elle sait qu’il vaut mieux vivre de l’autre côté du Rideau de fer, Irena se montre d’une étrange indifférence lorsqu’il s’agit de manipuler et reproduire des documents risquant de les compromettre toutes deux. Elle semble même ne percevoir le danger réel de ses activités occultes qu’au dernier moment, quand les méchants policiers promènent leur mauvaise haleine (on la suppose fétide, pour respecter les clichés) sur le cou de sa fille et la menacent de représailles. Accroître la tension autour de la mère du début à la fin aurait eu pour vertu de muscler l’ensemble du script. De manière tout à fait naturelle…

Sur la ligne affiche


Sur la ligne (Fair Play), de Andréa Sedlackova, Drame historique, République tchèque, 1h40), avec Anna Geislerova, Judit Bárdos, Roman Luknar plus … Sur les écrans le 05/08/2015.

 

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