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Critique : Une famille à louer, de Jean-Pierre Améris

Il semble qu'il y ait quelque chose entre Benoît Poelvoorde et Virigine Efira : une voiture / photo © StudioCanal
Il semble qu'il y ait quelque chose entre Benoît Poelvoorde et Virigine Efira : une voiture / photo © StudioCanal

★★☆☆☆ Pour parler d’ultra-moderne solitude, Jean-Pierre Améris adopte un ton léger, ainsi qu’une nouvelle comédienne. C’est l’histoire de la mauvaise personne au bon endroit…

Richissime célibataire, Paul-André traîne son ennui dépressif et sa maniaquerie dans une immense demeure vide. Jusqu’au jour où il découvre à la télévision les malheurs de Violette, une mère célibataire forcée de voler pour nourrir ses enfants. C’est le déclic : il lui faut une famille comme but dans la vie, et il va engager celle de Violette pour l’habituer à vivre à plusieurs. En échange, Paul-André apure les dettes de la Mère Courage. Violette va donc faire croire à ses proches que Paul-André est son nouveau fiancé. Une sacrée gageure !

Avec Jean-Pierre Améris, les comédiens ont droit à leur gloriette / © StudioCanal
Avec Jean-Pierre Améris, les comédiens ont droit à leur gloriette / © StudioCanal

L’homme qui filme

Jean-Pierre Améris tourne énormément — comme François Ozon, à un rythme frénétique d’un film par an —, mais toujours à bon escient, c’est-à-dire en respectant une cohérence interne globale. Et même si ses œuvres sont de facture, de style très différents (entre la fresque épique L’Homme qui rit, le biopic intimiste Marie Heurtin et cette comédie, les ruptures de forme comme de ton sont nombreuses), elles s’inscrivent dans une continuité : chacune d’entre elles parle à sa manière de la différence, et montre le cheminement souvent laborieux effectué par un personnage pour gagner la sphère sociale dont il se sentait (ou était) exclu. Inlassable cinéaste du travail sur soi en direction des autres, Améris n’a jamais caché la dimension autobiographique de son cinéma : sa haute stature et sa propre timidité ont inspiré l’écriture de plus d’un caractère, et même celle d’un film tout entier, Les Émotifs anonymes. Ici aussi, il confie volontiers être parti d’une situation personnelle, celle d’un célibataire endurci et farouche se faisant « adopté » par une famille constituée, pour amorcer son scénario. Seulement, il ne retrouve pas la même fluidité que dans Les Émotifs…, alors que la sincérité est égale, la fraîcheur ou l’humour comparable, et la distribution presque équivalente. C’est le « presque » qui fait, hélas, la différence.

Face à François Morel et Benoît Poelvoorde, Virginie Efira a l'air un peu rassie… / photo © StudioCanal
Face à François Morel et Benoît Poelvoorde, Virginie Efira a l'air un peu rassie… / photo © StudioCanal

Recomposition familiale

En Benoît Poelvoorde, l’auteur a trouvé un double magnifique ; un de ces alter ego dont rêvent tous les cinéastes. Poelvoorde possède la même fragilité, partage avec lui une sensibilité à fleur de cœur qui rend leur coopération évidente, et permet au comédien d’endosser une silhouette à la fois reposante (il ne fait pas l’histrion électrisé) et contraignante (il ne DOIT pas faire l’histrion électrisé !). La reformation de cette paire pour Une famille à louer était une évidence. Quid à présent de l’interprète de Violette ? C’est ici que le bât blesse. Au risque de donner une impression de redite, Isabelle Carré, comédienne fétiche d’Améris, aurait été sans doute un choix plus approprié que celui de Virginie Efira. Entendons-nous bien : on n’instruit pas un procès hypocrite à l’actrice, motivé en réalité par, au choix, son passage sur le petit écran, sa blondeur ou tel autre spécieux prétexte. On notera simplement en toute objectivité qu’il n’y a pas d’adéquation entre son jeu et le rôle : sa diction d’aristocrate, son port altier, sa sur-sophistication cadrent mal avec un personnage censé vivre aux limites du lumpenprolétariat. Il ne s’agit pas de caricaturer la misère crasse façon Affreux, sales et méchants de Scola, mais de rendre crédible Violette ; d’en faire ni un top model au milieu des poubelles, ni une clocharde en haillons, juste une figure capable de marier avec naturel gouaille et charme — comme (autrefois) Mathilde Seigner, allez. De la part de Jean-Pierre Améris, dont le flair en matière de casting n’a jamais été pris en défaut (il est d’ailleurs un des principaux découvreurs de talents du cinéma français, reprendre sa filmographie permet de s’en convaincre), ce qui ressemble à un faux-pas n’en finit pas d’intriguer.

"-La haie aurait besoin d'être taillée" / photo © StudioCanal
"-La haie aurait besoin d'être taillée" / photo © StudioCanal

Que de liens !

Ce « sparadrap » gênant gâche certains aspects du film, notamment l’étude des interactions familiales et des relations de sujétion volontaire consenties dans la sphère intime. Car au-delà des rapports compliqués entre Paul-André et Violette, il y a les non-liens entre Paul-André et sa mère (la terrifiante Edith Scob, splendide de férocité distante) ainsi que les chaînes entravant Violette à son frère Rémi — ce dernier abusant de sa gentillesse de sa cadette, au nom des liens du sang. Cette observation précise et d’une grande justesse des ambiguïtés relationnelles confère à Une famille à louer une dimension d’étude psychologique buissonnière, d’autant plus passionnante qu’elle ne s’impose pas, et doit se mériter. Un peu comme un(e) grand(e) timide…

Affiche Une famille à louer


Une famille à louer, de Jean-Pierre Améris, Comédie, France/Belgique, 1h36), avec Benoît Poelvoorde, Virginie Efira, Françoie Morel, Philippe Rebbot, Edith Scob… Sur les écrans le 19/08/2015.

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