Il faut sauver le Ciné Guimbi !

Berni Goldblat, à l'Université Lyon 2 Bron © VR
Berni Goldblat, à l'Université Lyon 2 Bron © VR

Animé d’une persévérance au moins aussi intense que son amour pour le 7e art, Berni Goldblat sillonne le monde depuis trois ans afin de réunir toutes les bonnes volontés autour de la réouverture d’une salle africaine, le Ciné Guimbi. 

Comment le producteur-réalisateur que vous êtes est-il devenu l’inspirateur et le porte-drapeau de ce projet ?

Berni Goldblat : C’est simple : Bobo-Dioulasso est la ville dans laquelle je vis, et le projet est né d’un triste constat : il n’y avait plus d’écran depuis 2005. Plus de salle de cinéma, c’est-à-dire de lieu de vie, où les gens pouvaient se retrouver pour voir des films dans cette ville qui compte un million d’habitants, qui est un carrefour culturel et — c’est un peu cynique — à la fois une capitale culturelle de Burkina Faso et une ancienne capitale de la Haute-Volta coloniale. Bobo n’est malheureusement pas la seule dans ce cas : l’exploitation cinématographique a connu une traversée du désert dans beaucoup de villes d’Afrique (comme Dakar ou Yaoundé) ces quinze ou vingt dernières années. Mais on assiste aujourd’hui à un renouveau, ainsi qu’à l’ouverture de salles d’un type différent.

Les travaux du Ciné Guimbi commencent © DR
Les travaux du Ciné Guimbi commencent © DR

Que s’est-il donc passé pour que le public revienne vers et dans les salles ?

En fait, à aucun moment, les salles n’ont fermé parce que les gens décidaient qu’elles ne valaient rien et qu’ils préféraient les DVD ; elles ont fermé pour des raisons politico-économiques et conjoncturelles. Comme un malheur n’arrive jamais seul, cela s’est produit au moment de la déferlante des DVD pirates et des bouquets-satellites… Les gens se sont tournés vers d’autres canaux de diffusions, puisque les salles fermaient sans que les États sanctuarisent les lieux (comme cela avait été fait au Maroc). Du coup, ce sont des commerçants ou de religieux qui ont repris les locaux. Beaucoup d’États ont donc liquidé des lieux d’histoire sans que le public ait grand chose à dire. Mais le public et toujours là : à Ouaga, il y a encore 8 salles qui fonctionnent avec une programmation quotidienne ; des films se font et sont vus au Burkina. Et si ça fonctionne dans la capitale, il n’y aucune raison que, pour le même public, à la même époque, et dans le même pays, ça ne fonctionne pas à Bobo, au contraire !

Le fait que Ouagadougou accueille le Fespaco, le grand festival africain, doit jouer un rôle moteur, non ?

Absolument. Le Fespaco est une chance pour le Burkina : grâce à lui, on a évité le pire. Si les salles ont fermé dans les provinces, à Ouaga, il y a eu beaucoup de résistance. Ouaga est la capitale du cinéma africain et panafricain ; et le projet Guimbi a été amorcé — pas de manière solitaire, car on n’est jamais seul, et on aimerait faire des petits — au moment où on a vu des expériences différentes de résistance. C’est un projet de résistance, issu de la société civile, mené par des gens du quartier, participatif, qui réunit cinéphiles, cinéastes, techniciens du cinéma, public dans un élan formidable. Nous sommes tous motivés par un sentiment d’injustice : une ville comme Bobo a le droit d’avoir un cinéma. Et là où l’État n’a pas pu quelque chose au bon moment, nous essayons de relever le défi. 

Justement, quel a été le regard des collectivités locales sur cette initiative qui, en la corrigeant, soulignait une carence des institutions publiques ?

Nous n’avions pas comme stratégie de désigner des coupables. Au contraire, on a essayé de travailler avec les autorités. Donc la première chose qu’on a faite, c’est voir le Ministre de la Culture de l’époque, qui nous a reçu et fait une lettre d’accompagnement. Ensuite, on a eu à collaborer avec la Mairie du 1er arrondissement où le Ciné Guimbi est logé. Le Burkina n’est pas un pays riche comme d’autres, mais il y a quand même des ressources : la Mairie nous prête un camion, la voirie nous met à disposition des choses… Ce sont des petits moyens, mais c’est quand même important. Prochainement, on va faire une demande officielle d’exonération de taxes et de TVA. On les implique beaucoup. Donc s’il fallait chercher des coupables, si on devait commencer à analyser les raisons des fermeture, ce n’est pas l’Etat seul qu’il faudrait mettre en cause : on pourrait aller jusqu’à la Banque mondiale, au FMI à New York (rires)

Cela fait penser au film Bamako d’Abderrahmane Sissako (2006) !

Oui, parce que c’est venu au moment des politiques d’ajustement structurelles, où on mettait la pression sur des États en leur disant : “Débarrassez-vous des entreprises publiques prétendument non rentables.” La Société nationale de distribution en faisait partie. Si l’on ajoute la corruption, on avait tout le cocktail pour justifier la privatisation du secteur. Mais au lieu de le privatiser, il a été liquidé. Notre démarche, au bénéfice de tout le monde, valorise les autorités. C’est pour cela que l’ambassadeur du Burkina à Genève est impliqué à chaque fois que l’on fait quelque chose en Suisse, ou que le Consul vient à Lyon. À Paris, on a été associés au lancement du Fespasco pour présenter l’état d’avancement du projet — le Fespaco étant quasiment une institution publique émanant du Ministère de la Culture… C’est tous ensemble que l’on y arrivera.

Ciné Guimbi partait de loin : il ne restait qu'un écran © DR
Ciné Guimbi partait de loin : il ne restait qu'un écran © DR

Lancé depuis deux ans et demi, Ciné Guimbi est un projet au long cours qui fédère de plus en plus de pays. Il devient de plus en plus lourd…

C’est lourd parce que c’est international, mais c’est aussi pour cela que c’est efficace, et c’est ce que l’on recherche aussi ! Le béton cyclopéen du projet est le monde du cinéma auquel on appartient, qui a permis d’aller relativement vite à l’international parce qu’on a des collègues, des amis, des réalisateurs qui sont un public de convaincus. Personne, parmi eux, ne va nous dire : “Eh, mais vous avez pensé à la lèpre, au VIH ?” C’est absurde ! Les gens savent l’importance de la culture, mais en plus ils se battent pour ça chez eux déjà, donc c’est un projet universel, parce que très local : dans le 1er arrondissement, qui est un petit arrondissement, dans une ville moyenne, en Afrique de l’Ouest, dans un pays enclavé. Finalement, il rayonne partout, car c’est la même lutte partout. Il est internationaliste — sans utiliser des mots trop militants — puisque des gens du Mali, de Suède, du Zimbabwe, de France, de Suisse, d’Irak, du Portugal se sentent concernés. Le cinéma n’a pas de frontières ; une salle est un pont vers d’autres cultures, d’autres salles. Ciné Guimbi fait parler du pays, de Bobo également, car c’est un projet qui va embellir la ville. Quand on ouvrira la salle, elle fera partie des belles salles d’Afrique de l’Ouest. Parce qu’on arrivera après tous les anciens, et que l’on apprend beaucoup des erreurs des autres.

Pour aider au financement, vous proposez l’achat symbolique des fauteuils par des institutions, des particuliers voire des stars (Abderrahmane Sissako, Jean-Marc Barr, Abd al-Malik, Sabrina Ouazani ont déjà contribué) Comme cela s’est-il formalisé ?

On avait vu des expériences similaires de ventes de sièges, et on s’est dit que c’était bien pour éviter d’avoir à tendre la main de manière passive et misérable : on voulait proposer quelque chose de positif, où la personne peut participer concrètement à l’effort de guerre, et devenir quasiment un actionnaire de la salle, avec quelque chose de physique, de mobile qui est le siège — le siège symbolise la salle par excellence. Comme il y a beaucoup de sièges, si beaucoup de gens d’un peu partout en achètent, tout le monde se l’appropriera. Aujourd’hui, on a envie de faire une carte du monde du Guimbi pour voir où sont les propriétaires des sièges ! Au sein de l’association, notre idée était de ne pas donner un prix trop élevé et qu’un siège soit accessible. À Nîmes, une classe a acheté le sien en faisant une kermesse. Des institutions comme TV5, Unifrance et l’Académie des Césars qui ont les moyens en ont acheté 10, 12. Ça fait de l’argent pour l’association : 300 euros par 483 sièges représente une somme qui inspire du respect, auprès des plus importants bailleurs de fonds. Même si on demande leur appui, on leur montre qu’on y arrive aussi seuls.

La notoriété que vous avez désormais peut aussi les intéresser…

Absolument. On arrive à une période où c’est bien pour eux de se dire qu’ils sont associés à Guimbi, que c’est cool. Ce n’était pas le cas il y a deux ans et demi. De moins en moins de gens nous regardent avec circonspection. Il y a peu, j’ai reçu un message de la Cinémathèque de Grenoble proposant un partenariat. la lutte porte ses fruits. On voyage beaucoup, on fait beaucoup de com’, et ce projet parle de culture, de développement, d’une Afrique positive. En ces temps où les gens se replient sur l’identitaire, on a besoin de ça aussi.

Imaginez-vous déjà des déclinaisons du Ciné Guimbi dans d’autres villes et d’autres pays ?

En filigrane, il y a l’idée de créer un réseau de salles indépendantes en Afrique. Le Ciné Guimbi marchera réellement, une fois ouvert, s’il a des relais ailleurs — d’autres Guimbi, qui peuvent s’appeler autrement. On y travaille : il y a des salles avec lesquelles on a signé des conventions de partenariat, d’échanges de contenus — au Ghana, au Sénégal, au Maroc, au Nigéria pour parler des pays à côté. Guimbi est un espoir pour pas mal d’autres pays : on a des camarades au Mali, au Niger, au Bénin, qui aimeraient s’inspirer de ce projet et de notre méthode. Au Burkina, il y a des salles dans d’autres villes qui sont juste fermées et qui attendent d’être rouvertes. Un programme financé par l’Union européenne vise à en rouvrir certaines de manière plus modeste, avec une projection de DVD « propre » pour faire vivre le lieu et qu’il participe à l’industrie et à l’économie du Burkina, car il y a des techniciens qui vivent de cet art-là. Plus on aura d’écrans, plus cette économie aura des moyens pour évoluer. La spécificité du Ciné Guimbi est d’être un lieu de vie, ouvert sur les arts vivants, sur l’audiovisuel le plus large possible. Et d’attirer les gens qui ont changé leur mode de divertissement, en montrant aussi des matches de la CAN ou de la NBA, en faisant un festival de films tournés avec des téléphones portables, des petits concerts, des rencontres…

Ciné Guimbi, fin 2016 si tout va bien ou fin 2015 si tout va mieux… © DR
Ciné Guimbi, fin 2016 si tout va bien ou fin 2015 si tout va mieux… © DR

L’ouverture est-elle déjà datée ?

On a commencé le chantier de la petite salle, qui comporte l’espace café-bar et les bureaux. Si on n’a pas d’anicroche, l’objectif est de l’ouvrir fin 2015. Et la grande salle sera pour fin 2016. La grande fait 324 places, la petite 156. En haut de la grande, il y aura une salle de réunion pouvant être un troisième écran pour un festival ou une master-class. Mais le planning est lié à la recherche de fonds : si on reçoit l’argent, on a meilleur temps de faire tout d’un coup, ce sera moins cher. Maintenant, on a opté pour la prudence : on a la moitié, on fait la moitié. C’est pour cela que l’on recherche activement. Si quelqu’un arrive avec un chèque, on lance tout et on ouvre tout fin 2015 ! (rires)

Plus d'informations, et possibilité de contribuer sur www.cineguimbi.org
Costa-Gavras, cinéaste et président de la Cinémathèque française, soutient le Ciné Guimbi

Suivez-nous !

A lire encore...

Michel Granger © VR

Dans un hangar des services techniques de la Métropole, Michel Granger expérimente la peinture au rouleau compresseur, avant une performance lors de Dialogues en humanité au Parc de la Tête d'Or du 3 au 5 juillet prochains…

Atelier au Conservatoire de Lyon © VR

Un bref aperçu en images du travail créatif réalisé en juin 2015 au cours des ateliers animés par Jérôme Richer et Abdelwaheb Sefsaf dans le cadre de Territoires en écritures…

Marie-Laure Basilien-Gainche © DR

En cette Journée mondiale des Réfugiés, et en préambule à la table ronde organisée par le Théâtre des Célestins, rencontre avec une spécialiste du droit des migrants et des réfugiés, Marie-Laure Basilien-Gainche.

D'après une histoire vraie ©Marc Domage

La Maison de la Danse de Lyon innove en rendant un spectacle accessible aux spectateurs déficients visuels grâce à l’audiodescription.

Dans le défilé lyonnais. © VR

Selon les derniers chiffres, plus de 4 millions de citoyens se sont déplacés dans les rues de France pour témoigner leur attachement à la démocratie, à la liberté d’expression et manifester leur soutien aux victimes des attentats commis ces derniers jours…

Capture de l'écran d'accueil de Two Dots © VR

Two Dots a débarqué cette année sur les smartphones. Petit jeu simplissime et addictif, il a un petit quelque chose en plus : il pense aussi à ceux qui perçoivent différemment les couleurs…