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Marie-Laure Basilien-Gainche : « La France, l’Europe ne prennent pas la mesure de la crise humanitaire et du défi humain posé par les réfugiés »

Marie-Laure Basilien-Gainche © DR
Marie-Laure Basilien-Gainche © DR

En cette Journée mondiale des Réfugiés, et en préambule à la table ronde organisée par le Théâtre des Célestins*, rencontre avec une spécialiste du droit des migrants et des réfugiés, Marie-Laure Basilien-Gainche**.

Comment expliquer ce sentiment ambiant, très ambivalent, nourri à la fois de rejet et d’indifférence vis-à-vis des réfugiés ?

Marie-Laure Basilien-Gainche : Peut-être l’indignation et la compassion surgissent-elles dans le cœur de tous le temps d’un reportage au journal de 20h. Mais ces sentiments perdurent-ils suffisamment longtemps et intensément pour nourrir l’action ? Certes des militants, des associatifs, des universitaires, des intellectuels, des artistes se mobilisent pour que tous et chacun saisissent que migrants et européens partageons la même humanité, avons les mêmes droits. Mais leurs voix ne sont que peu voire pas entendues, qui appellent les Européens à leur devoir d’accueil et de protection. En effet, insidieusement, à la faveur de discours nationalistes, de politiques sécuritaires, la suspicion à l’égard de tout étranger s’est installée dans les esprits des Européens, des Français.

Pourquoi une telle hostilité à l’égard des étrangers ?

L’Autre, l’étranger, le migrant, le réfugié est regardé comme un fraudeur, un délinquant, un criminel, voire un terroriste. Dès lors, l’inconséquence de restreindre le bénéfice de droits universels aux seuls Européens ne choque même plus. L’Autre est considéré comme une menace (pour « nos » emplois), comme une concurrence (avec « nos » pauvres). Il apparaît très vite comme un ennemi contre lequel il faut lutter au besoin en usant des moyens de la guerre : les politiques de lutte contre l’immigration irrégulière menée en Europe illustrent bien cette dérive, qui optent désormais pour la conduite d’opérations militaires supposées détruire les bateaux des passeurs en Libye. Outre les grandes incertitudes qu’emportent de telles interventions, elles font fi d’une réalité essentielle :

les migrants, les réfugiés ne viennent pas nous prendre quoi que ce soit, mais viennent simplement nous demande une aide, une protection ;

ils ne sont pas nos ennemis mais nos alliés dans la lutte contre les extrémismes, les fanatismes, et les terrorismes qui les ont chassés de leur pays.

Et l'Europe des pays ne cesse de se replier sur elle-même…

L’expansion des discours nationalistes d’hostilité à l’égard des étrangers, migrants, réfugiés peut être observée dans nombre de pays européens : les Pays-Bas, la France, la Suisse, la Hongrie (avec les politiques inquiétantes menées par Viktor Orbán), l’Autriche (qui a décidé hier 19 juin de cesser d’accueillir des demandeurs d’asile), voient s’installer et se consolider l’emprise de telles positions d’hostilités. Mais les migrants et les réfugiés ne heurtent pas seulement à des discours à des mots : ils se heurtent à des murs. Des barrières de barbelés se sont élevées aux frontières extérieures de l’Europe pour empêcher l’entrée des ressortissants de pays tiers à la recherche d’un refuge : en Espagne (enclaves marocaines de Ceuta et Melilla), Grèce, Bulgarie, Hongrie. Même les frontières intérieures de l’Europe ressurgissent comme à Vintimille où les autorités françaises refusent aux migrants venant d’Italie l’entrée sur le territoire national. De manière totalement irrationnelle, les pays européens cherchent à se protéger de ceux qui ont besoin d’être protégés.

Nous poserions donc un regard biaisé sur les migrants et les réfugiés…

Nous autres Européens, bien installés dans nos vies confortables et dans nos nids douillets, oublions que là est l’essentiel. Les migrants et les réfugiés sont des héros. Ils ont pris la décision difficile et courageuse de vivre : ils ont dû tout quitter, leurs biens, leur famille, leurs racines, leur histoire, pour entreprendre un périple hérissé de dangers et de souffrances, afin d’atteindre des pays en paix dont ils ne connaissent rien, ni la langue, ni la culture, ni le climat. Ils ont fait le choix de la vie au péril de leur vie.

Nous avons moralement et juridiquement l’obligation de  secourir et de protéger les réfugiés.

Certes, des pays européens, comme la Suède et l’Allemagne, ont su accueillir les Syriens ; mais d’autres comme la France ou la Grande-Bretagne ont déployé de complexes stratégies administratives pour empêcher les Syriens de parvenir jusqu’à leur territoire pour y demander asile. Ce sont les pays les plus proches mais aussi les plus pauvres qui accueillent aujourd’hui l’essentiel des ces réfugiés. Le Liban compte sur son territoire quelque 1 159 000 réfugiés syriens et 400 000 réfugiés palestiniens : au total 1 559 000 dans un pays qui a 4 millions d’habitants. La France, avec ses 60 millions d’habitants, serait-elle capable d’être le havre de plus de 22 millions de réfugiés ? La soi-disant patrie des droits de l’homme ne l’accepterait pas, malheureusement. Et la raison tient moins à des questions de moyens matériels qu’à un état d’esprit. La France ne saisit absolument pas la gravité de la crise humanitaire qui a lieu à ses portes ; elle n’est absolument pas à la hauteur de l’enjeu humain posé par les migrants et les réfugiés.

Face à la non-intervention chronique des politiques, comment faire entendre la voix des migrants et des réfugiés ?

Nombreux sont les universitaires qui se mobilisent : sociologues, juristes, politistes, anthropologues, économistes  qui travaillent sur les notions d’égalité, de discrimination, de droits, s’intéressent aux migrants et aux réfugiés. Mais il est vrai que les politiques ne veulent pas les écouter. En effet, prendre en compte les travaux des universitaires sur ces sujets demanderait aux gouvernants le courage de revenir sur les politiques sécuritaires, de dénoncer les contre-vérités, de proposer de développer les mobilités. Reste que les politiques, soucieux de conserver le pouvoir ou préoccupés de l’obtenir, ne se montrent guère enclins à avoir un tel courage. Reste à espérer que les citoyens, en leur for intérieur, prennent chacun conscience de la nécessaire solidarité à avoir avec ces Autres : c’est une éthique de l’hospitalité (que Paul Ricœur a si bien exposée dans son ouvrage Soi-même comme un autre) qui est aujourd’hui plus qu’indispensable de propager. Outre les acteurs associatifs, il me semble que les artistes ont un rôle essentiel à jouer. Les documentaires et les films permettent non seulement d’informer mais encore et surtout de changer notre point de vue. La mise en scène des récits de vie et des parcours de migrations conduit les migrants à prendre une parole qui ne leur est pas donnée, et aux spectateurs de dépasser leurs préjugés. Les arts peuvent transcender les horreurs des migrations, comme l’anti-musée de Lampedusa qui recueille les objets délaissés par les migrants à leur arrivée (gilets de sauvetage, chaussures, poupées mutilées), objets dont certains sont utilisés par des plasticiens pour créer des œuvres qui parlent des horreurs vécues et du courage montré par les migrants.

*Débat-Lectures : Frontières, le théâtre dépasse-t-il les bornes ? Rencontre inscrite dans le cadre du projet franco-suisse Territoires en écritures, en avant-propos au festival Sens interdits mercredi 24 juin à 19h au Théâtre des Célestins, Lyon 2e. Entrée libre. Stimento est partenaire de cette rencontre.
www.sensinterdits.org/index.php/Menu-thematique/A-la-rencontre-du-public/Mediation-culturelle/Des-ateliers-de-creation-solidaires-et-citoyens
**Marie-Laure Basilien-Gainche est Membre de l’Institut Universitaire de France, et Professeure de droit public à l’Université Jean-Moulin Lyon 3.

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