Archipel Decouflé : Marcel Duchamp mis à nu par sa célibataire, même

Alice Roland, Philippe Decouflé, Christophe Salengro © Cie DCA
Alice Roland, Philippe Decouflé, Christophe Salengro © Cie DCA

Le mini festival bâti par et autour de Philippe Decouflé a débuté avec un spectacle à mi-chemin entre la danse et l’art contemporain, idéalement placé entre les deux biennales…

Ça commence par un gros mensonge — de ceux que l’on aime. Droit comme un i, Philippe Decouflé annonce en préambule qu’il ne s’agira que “d’une lecture-démonstration”. Une “lec’-dem’” complète Christophe Salengro, avec cette nonchalance de lord-hobereau qu’on lui connaît. Certes, en compagnie d’Alice Roland, ils vont lire à trois la correspondance du peintre Marcel Duchamp avec son ami l’écrivain Henri-Pierre Rocher (auteur de Jules et Jim) ; certes ils vont “démontrer“, c’est-à-dire illustrer certains des propos par les gestes, les accessoires. Mais ils vont aussi, vraiment, réellement, interpréter ce ping-pong entre les deux Totor (les deux épistoliers s’appellent mutuellement Totor). Rendre vivant, plus que vivant ; réaliste, plus que réaliste — surréaliste, donc — des écrits qui sont autant des notes triviales sur les problèmes pécuniaires de Marcel, des allusions à sa passion véritable (le jeu d’échecs), que les bases de sa théorie sur l’inframince — cette différence minime entre deux choses apparemment identiques ou contiguës qui fait cependant leur singularité.

Une petite forme… en grande forme

Prises parmi un corpus couvrant trois décennies (entre 1922 et 1952) d’amitié, ces lettres s’affranchissent du papier par une mise en scène, en voix, en jambe, en bras, en corps minimale. Chaises musicales sans musique et sans élimination, mimes, projections, accessoirisation assurée par le factotum de service, Decouflé en personne (campant “le sujet sorti du cadre”), déclamation des jeux de mots à tiroirs et des virelangues confectionnés par Duchamp, le spectacle se coud comme un patchwork, et secoue volontiers ses interprètes. Decouflé, encore lui, retrouve par moments cette gestuelle chorégraphiée qui avait fait le succès de son court métrage Le Petit Bal perdu. Raide et frontale, cette simili LSF ne manque cependant ni de grâce, ni d’humour, et le masque d’impassibilité que le danseur arbore ajoute à la dérision d’un tableau qui n’appartient à rien de connu : c’est un objet-spectacle qui se manifeste brusquement et s’achève sans crier gare. Une œuvre avec son petit caractère — comme le ready-made affirme le sien par la volonté de son créateur — ; une œuvre d’une heure tellement captivante qu’on n’a pas le temps de la compter sur le doigt d'une main, même…

Dimanche 16 novembre à 17h au théâtre Les Ateliers, Lyon 2e. www.maisondeladanse.com. De 17 à 29€
Suite de l’Archipel Decouflé avec Contact, du mercredi 19 au samedi 29 novembre à la Maison de la Danse, Lyon 8e. De 22 à 42€

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