Critique : American Sniper, de Clint Eastwood

Avec le temps, Clint Eastwood ressemble de plus en plus à Eric Rohmer. Physiquement, hein… © DR
Avec le temps, Clint Eastwood ressemble de plus en plus à Eric Rohmer. Physiquement, hein… © DR

★★★☆☆ Quand un cinéaste pas vraiment à gauche signe le portrait d’un tireur d’élite plutôt adroit, la balle est au centre. Mais quelle est la cible ?

Texan pur jus, Chris Kyle aime le rodéo et la chasse, et se montre plutôt indifférent à son entourage. L’attentat contre l’ambassade étasunienne de Nairobi en 1998 le convainc de s’engager dans l’armée au sein des Navy SEAL, ces forces spéciales intervenant sur les terrains les plus exposés. Durant sa formation, ses capacités de tireur d’élite sont remarquées ; et c’est tout naturellement que lorsqu’il part pour la première fois au front, peu après l’attentat contre le World Trade Center, on lui assigne le rôle du sniper. Il va devenir une légende. Mais voir, vivre, et commettre pas mal de saloperies avant de revenir une décennie plus tard. Pas mal amoché…

Permanence et continuité dans l’œuvre de Clint Eastwood, dont chaque film réaffirme les obsessions, sans pour autant élucider les ambiguïtés : la fascination quasi-morbide pour les thèmes militaires, la gloriole patriotique et l’esthétique bouchère, se mêlent toujours à des considérations humanistes et existentielles. À la fin, les vainqueurs sont toujours des perdants, des êtres déchirés, des fantômes misérables en sursis, les rejetés d’une Nation ou d’un groupe égoïste qui n’a pas mérité leur sacrifice. Tel est le paradoxe du cinéma eastwoodien : est-il créé à l’image de l’Homme, forgé de contradictions, mais avec une clef de lecture progressiste logée dans sa conclusion ? Ou bien d’un cynisme odieux, donnant le plus clair du temps du spectaculaire bourrin parfum testostérone impérial(ist)e, tempéré par sa coda transgressive ? Les prises de position du citoyen Eastwood marquent les esprits lorsqu’elles concernent son soutien absurde à la NRA ou son engagement en faveur des candidats républicains ; on relate moins ses oppositions aux interventions militaires à l’étranger. Quel incompréhensible sac de contradictions humain ! Comment s’y retrouver ? Alors, quand le public outre-Atlantique fait à American Sniper le meilleur accueil jamais réservé à un film réalisé par Clint, on ne se réjouit pas forcément. D’abord et même s’il a des qualités, parce que ce n’est pas Gran Torino, son absolu chef-d’œuvre. Ensuite, parce qu’on se demande ce qui a motivé RÉELLEMENT cet engouement massif dans les salles.

Terreur d’élite

Bradley Cooper a fait un carton au box office aux États-Unis © DR
Bradley Cooper a fait un carton au box office aux États-Unis © DR

Quand on voit le slogan (« le sniper le plus redoutable de l’histoire américaine »), le pessimisme conduit à craindre qu’il s’agit de mauvaises raisons, à savoir admirer un beau gosse (Bradley Cooper) tout en barbe et biscotos dézinguer du vilain terroriste basané. Nairobi et les Tours jumelles devenant des prétextes pour jouir par procuration de sanglantes représailles perpétrées sur les islamistes très cruels : on les montre capables de torturer et d’exécuter un enfant à la perceuse. Comme s’il fallait que le mythe du cow-boy, du super-héros exemplaire derrière lequel la Nation va se ranger, soit réactivé. Or, American Sniper retrace une légende, pas un mythe : Chris Kyle a bien existé. Et son parcours de 160 cibles touchées n’a rien de doré ni d’exaltant pour un peuple — les spectateurs qui ont vibré pendant les assauts et les embuscades, en auront pris conscience s’ils ont prêté attention à la dernière partie du film. Elle est à rapprocher des récents propos tenus par l’écrivain David Vann, puisqu’elle traite de la déréliction des vétérans ; les montrant diminués, mutilés. Privés de bras, de jambe. Déprimés. Abandonnés. Seuls. Marqués comme leurs aînés revenus du Vietnam. Le regard du cinéaste est frontal sur les corps couverts de cicatrices, de prothèses. Ce n’est plus du cinéma, mais il faut accepter de sortir de la fiction, de l’enrobage cocardier pour entendre le message. Être à distance, géographique ou idéologique, le rend plus audible ; il n’est pas certain que le Texan moyen, conditionné comme Chris Kyle par une éducation religieuse vantant le leadership, comme par la propagande sécuritaire dans laquelle il baigne, aura prêté l’oreille aux subtiles nuances de Tonton Clint.

Affiche de American Sniper © DR


American Sniper, de Clint Eastwood, (Biopic, Guerre, États-Unis, 2 h 12), avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Luke Grimes, James McDorman… Sur les écrans le 18/02/2015.
Bande annonce de American Sniper

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