Critique : Bande de filles, de Céline Sciamma

Les schtroumpfettes font la fête © DR
Les schtroumpfettes font la fête © DR

★★★★☆ De la gangue familiale au gang de filles, Marieme franchit le pas et nous le lui emboîtons sans hésiter.

Contrainte de s’occuper de ses petites sœurs, Marieme délaisse ses études et se trouve recalée de la voie générale. Pour cette jeune fille intelligente et ambitieuse, qui subit en plus la loi d’un frère autoritaire, c’est l’humiliation de trop. Croisant le chemin d’un trio mené par Lady, elle éprouve de la fascination pour ces filles à peine plus âgées qu’elle, fortes en gueule, autonomes, décontractées et conquérantes, même si (ou parce que) elles flirtent parfois avec la délinquance. Cooptée par le groupe, Marieme va devenir Vic, la nouvelle de la bande.

Naissance des pieuvres, Tomboy et maintenant Bande de filles. Trois films de Céline Sciamma dont les héros sont de jeunes héroïnes, abordant des questions radicalement différentes — l’éveil à la sexualité, l’ambiguïté des genres et l’intégration dans une bande de filles de banlieue —, mais au fond parlant de la même chose : comment trouver sa place dans le monde lorsque l’on prend conscience de son identité ; comment résister aux pressions multiples exercées par la société, au formatage et à son entourage ? C’est un cinéma de la construction que nous propose la réalisatrice, attentif à ses personnages et proche du réel. Une proximité qui ne l’empêche pas de soigner la forme : il n’est pas anodin de signaler que ce film fait plaisir à voir, car lui aussi est construit, sans pour autant donner l’impression d’être fabriqué. Parce qu’elle les ignore, Céline Sciamma rend désuets ces codes assommants qui voudraient qu’une banlieue, la jeunesse (ou la précarité) soient filmées toutes lumières éteintes, avec une caméra montée sur ressort et de la graisse plein l’objectif — une esthétique misérable et des images crasseuses que d’aucuns justifient en invoquant une très douteuse volonté de véracité.

Seules, mais à plusieurs

Mariem (Karidja Touré) va devenir Vic pour quitter son train-train © DR
Mariem (Karidja Touré) va devenir Vic pour quitter son train-train © DR

L’ouverture du film est brillante, qui montre la situation complexe d’une jeune fille traversant de nuit un quartier de tours pour rentrer chez elle : d’abord, elle est insouciante, rigole au milieu de son groupe d’amies. Mais au fur et à mesure que ses copines se dispersent, son intranquillité augmente, et la voilà qui fait profil bas, rase les murs. Sans qu’il y ait eu besoin d’un mot, Céline Sciamma nous a tout dit. Plus que l’envie de devenir des terreurs ou des agresseurs, c’est la nécessité de se sécuriser qui réunit les donzelles en bande ; la dynamique de groupe fait le reste. A plusieurs, elles osent se promener le soir, s’insurger contre les regards en coin que les vendeuses leur jettent, s’affirmer et s’affranchir. Auparavant victimes, elle prennent leur revanche, tant pis s’il leur faut devenir bourreau à leur tour. Mais il ne faut pas croire à quelque indéfectible amitié dans la bande : entre elles, les filles ont autant envie de se raconter leur vie privée que les patrons d’un GIE d’échanger des photos d’eux en string.

L’histoire de Marieme/Vic tient à la fois du parcours initiatique et du roman d’apprentissage. Céline Sciamma observe des rites, qui ne sont que des transpositions contemporaines de cérémonials classiques : la novice doit adopter les codes vestimentaires dominants, s’imposer dans le groupe en défaisant une rivale par la force. C’est à ce prix qu’elle sera reconnue non seulement par la bande, mais aussi par l’extérieur — en apparence, seulement : la liberté qu’elle pense avoir conquise n’est qu’une tolérance concédée par la sphère dominante masculine, qui ne veut rien lâcher de ses archaïsmes. Amère est la désillusion…

Bande de filles affiche
©Pyramide Distribution

Bande de filles, de Céline Sciamma
(Drame, France, 1 h 52),
avec Karidja Touré, Assa Sylla, Lindsay Karamoh…
Sur les écrans le 22/10/2014.
Bande annonce de Bande de filles

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