Critique : Boyhood, de Richard Linklater

Ellar Coltrane incarne Mason, de 8 à 20 ans.
Ellar Coltrane incarne Mason, de 8 à 20 ans.

★★★★☆ Suivre les mêmes comédiens durant plusieurs années afin de nourrir son scénario de leurs évolutions. Tel a été le projet du prolifique Richard Linklater pour Boyhood qui, davantage qu'une prouesse ou une curiosité, est surtout un grand film.

Mason, de l'âge de 8 à 20 ans : son existence de garçonnet, d'ado et de jeune adulte ; son quotidien auprès de sa grande sœur et de leur mère qui les élève, marqué par des recompositions familiales plutôt hasardeuses, et les visites d’un père plus copain que présent. Une enfance texane au fil du temps, et en temps réel…

L’idée d’un film au long cours, construit par petites séquences sur une longue période, n’est pas nouvelle : Lars von Trier avait eu l’ambition de réaliser, sur une durée d’une trentaine d’années, avec sa troupe (Jean-Marc Barr, Udo Kier…), un projet baptisé Dimension. Débutées en 1991, les prises de vues s’arrêtèrent en 1997, et un court métrage sortit en 2010, l’ogre conceptuel ayant manqué de constance ou de patience pour achever son grand œuvre.

Olivia (Patricia Arquette) se trompe souvent en choisissant les hommes qui partagent sa vie, mais rarement en choisissant la lecture du soir…Moins tapageur que son confrère danois, Linklater n’en est pas moins cinéaste de défis, et sa filmographie peut se considérer comme double : productions classiques ou franchement commerciales (Fast Food Nation, Rock Academy) cohabitent avec des œuvres témoignant d’une obstination peu commune. Il a ainsi signé avec Waking Life et A Scanner Darkly deux films en rotoscopie (procédé d’animation particulièrement complexe) et a tourné trois longs métrages avec Ethan Hawke et Julie Delpy (Before Sunrise, Before Sunset, Before Midnight), soit un tous les neuf ans depuis 1995.

Franges de vie

S’il y a de l’ingéniosité à imaginer un tel concept, et de la perséverance à “tenir” pendant douze ans son cap, le talent réel consiste à maintenir la performance dans les souterrains du film ; à faire que la technique demeure à sa stricte fonction d’auxiliaire dévouée à la narration. Linklater dispose donc d’un procédé extraordinaire, qu’il place au service d’une histoire ordinaire — quoi de plus banal que le quotidien d’une famille monoparentale, qu’un frère et une sœur de l’Amérique moyenne ?

Si le cinéma est une machine à fabriquer du vrai avec du faux, le réalisateur déjoue avec une grande finesse cette règle en dilatant le tournage : les métamorphoses physiques et psychologiques des personnages sont asymptotiques à celles des comédiens, en particulier les plus jeunes, Ellar Coltrane et Lorelei Linklater. Des étapes “ingrates” de l’adolescence n’auraient sans doute pas pu être fixées si elles n’avaient pas été incluses dans ce long processus, tout en douceur ; douceur que l’on retrouve dans le cours du récit : les sauts dans le temps glissent au fil d’ellipses discrètes, jamais soulignées par quelque indication superflue — les visages en mutation sont les meilleurs des calendriers.

Centré sur Mason, Boyhood ne néglige nullement ceux qui gravitent autour de lui, puisqu’un enfant se construit en piochant parmi ses proches. Et là encore, la qualité d’observation du cinéaste pour les éléments ornant sa toile de fond ne laisse pas d’impressionner. Le portrait de la mère, Olivia, ouvrière méritante devenue à force de travail professeur d’université, est adroit et éminemment sensible. Linklater en fait une incarnation non pas du déterminisme social, mais affectif — encore que le second puisse être un corollaire du premier. S’inscrivant dans des relations sentimentales problématiques et des cercles vicieux, quand ils ne sont pas destructeurs, aveuglée par la nécessité qu’elle a de mettre ses enfants à l’abri. Boyhood est aussi le film de sa vie, de son sacrifice ; son chef-d’œuvre…

Boyhood, de Richard Linklater (Chronique, États-Unis, 2 h 46), avec Ellar Coltrane, Patricia Arquette, Ehan Hawke, Lorelei Linklater… Sur les écrans le 23/07/2014.Boyhood, de Richard Linklater (Chronique, États-Unis, 2 h 46), avec Ellar Coltrane, Patricia Arquette, Ehan Hawke, Lorelei Linklater… Sur les écrans le 23/07/2014
BOYHOOD - Bande-annonce par diaphana

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