Critique : Discount, de Louis-Julien Petit

Le flicage et le soupçon sont permanents, les salariés en revanche sont temporaires…
Le flicage et le soupçon sont permanents, les salariés en revanche sont temporaires…

★★★☆☆ L’affiche de Discount, premier film prometteur de Louis-Julien Petit, évoque Ken Loach. Une fois n’est pas coutume, la référence au cinéaste britannique n’est pas usurpée.

La chaîne Discount vend tout moins cher. Et pour accroître ses marges, elle s'apprête à économiser sur le personnel en remplaçant les caissiers par des automates. Pour Gilles, Christiane, Alfred, Emma et Momo, c’est la goutte d’eau de trop : ils décident de prélever sur la bête de quoi arrondir leur future prime de licenciement. C’est-à-dire de détourner des marchandises du Discount, notamment les produits flirtant avec la date de péremption, et de les revendre encore moins cher dans une « épicerie solidaire » qu’ils ouvrent clandestinement. Mais le petit trafic devient gros. Et le supermarché s’aperçoit du trou dans ses stocks, comme du manque à gagner. Le flicage augmente…

Ceci n’est pas une belle histoire comme on en voit parfois, du genre pot de terre faisant rouiller le pot fer ; on a plutôt affaire à des potes à terre s’offrant un vague répit en piratant le système. Or le système ne se laisse jamais défaire dans la vraie vie, et le mérite de ce film est d’être pleinement ancré dans la réalité — soit très loin des comédies à surface sociale (et ultra-formatées) dont les écrans français sont abreuvés. À l’inverse du récent Samba par exemple, conte gentillet faisant trop de concessions à la fiction banale pour surprendre, intéresser… et émouvoir. Discount s’inspire du désespoir ordinaire, de la souffrance et du désarroi ; de ces situations de nécessité qui font reconsidérer la limite entre légalité et illégalité. À la violence sociale exercée sur les salariés au nom du profit, à la pression morale qu’on leur impose, ils répondent selon leurs moyens : par un vol naïf et primaire, une amende punitive envisagée comme une juste compensation, puisqu’aucune instance ne sanctionne les comportements délictueux de leur employeur.


Tous plus paumés les uns que les autres, ils savent que ça ne peut pas se terminer bien. Mais c'est agréable de faire semblant d'y croire…

Une économie de la misère

Une mauvaise réponse, au regard de la loi, est apportée à une question fondamentale et dévorante : comment freiner l’appétit des “Géants”, comme les appelait (les dénonçait ?) il y a plus de quarante ans déjà Le Clézio ? Un mécanisme sournois fait que le consommateur, avide de prix cassés, est le promoteur de ces enseignes, et qu’à chaque étage, pour nourrir la bête, il faut exploiter de la masse humaine. Ainsi l’on voit la directrice du Discount obéir à sa hiérarchie, dans l’espoir de progresser non seulement dans l’entreprise, mais également dans la société : Sofia Benhaoui (campée par Zabou Breitman) mène un combat personnel, qui lui fait renoncer à toute vie… personnelle, justement. Louis-Julien Petit a eu la grande intelligence de ne pas sacrifier ce personnage d’exécutrice, plus paumée encore que les autres, puisque cette social-traîtresse doit livrer des têtes pour être adoubée parmi la race des seigneurs — du moins, c’est ce qu’elle veut bien croire. Son quotidien apparaît tellement misérable qu’on finit par éprouver une forme d’empathie pour elle. Différente bien sûr de ce qu’on ressent pour nos cinq branquignols, dont les mésaventures drolatiques s’accompagnent toujours d’un écho plus sombre, parfois bouleversant. C’est un joli travail d’écriture que Louis-Julien Petit et Samuel Doux ont accompli. Alors, on peut pardonner quelques plans un peu trop coquets pour être honnêtes (les aubes hivernales, baignées par un soleil magnifique à 5 heures du matin, on n’en voit qu’au cinéma), ou le dernier quart d’heure un peu emberlificoté. Il n’empêche que la fin sort des clous du convenable tiédasse : elle renvoie, que cela plaise ou non, au monde réel et à la responsabilité du spectateur qui, faut-il le lui rappeler, est aussi un décideur via son porte-monnaie. En cela, Discount est un film politique au sens où Ken Loach, ou les frères Dardenne les entendent, car il expose une situation, exprime un point de vue, invite à la réflexion ou à l’action. La fable qu’il a racontée est certes un spectacle, mais elle est loin d’être vaine.

 



Discount, de Louis-Julien Petit, (Comédie, France, 1 h 45), avec Olivier Barthelemy, Corinne Masiero, Pascal Demolon… Sur les écrans le 21/01/2015.

 

Bande annonce

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