Critique : Ex Machina, de Alex Garland

"-Et ça, c'est une vraie Dragon Ball. Le dragon n'était pas très content, d'ailleurs…" / Photo © DR
"-Et ça, c'est une vraie Dragon Ball. Le dragon n'était pas très content, d'ailleurs…" / Photo © DR

★★☆☆☆ Près de quinze ans après celle de Spielberg et Kubrick, une nouvelle intelligence artificielle apparaît sur les écrans. Cette fois, dans une robote.

Jeune et talentueux programmeur travaillant pour la société Blue Book, Caleb semble avoir gagné le gros lot : un ticket pour une semaine en tête à tête avec Nathan, son charismatique patron vivant reclus, loin de toute humanité. Brillant et misanthrope, ce dernier peaufine dans le plus grand secret un projet de nature à bouleverser l’histoire des sciences : une intelligence artificielle tellement évoluée qu’elle pourrait passer tous les tests auxquels les machines échouent habituellement. Il a besoin que Caleb, grand spécialiste de ces questions, la jauge pour savoir si elle a développé un embryon de conscience. Une mission troublante, car cette intelligence est intégrée à une enveloppe humanoïde féminine baptisée Ava…

Imitation Game, bis

Barbe Bleue new age vivant pieds nus dans un blockhaus (certes souterrain, mais moquetté et orné de toiles de Pollock), alternant cuites carabinées et cocktails d’oligoéléments, le Nathan de Ex Machina est en tout point conforme aux stéréotypes des nababs de la net-économie ! Evidemment, ce génie se rêve démiurge, bien qu’il semble sérieusement asocial et souffrir d’une paranoïa avancée — après tout, peut-être que ceci explique cela… Le plus effrayant est que sa colossale fortune lui donne les moyens d’assouvir un objectif, tenant davantage de l’obsession : Nathan n’a en effet d’autre ambition que de bâtir une intelligence artificielle réussissant le fameux test de Turing. C’est-à-dire se montrant capable de tenir une conversation avec un humain, sans que celui-ci détecte qu’il discute avec une machine. Un défi symbolique qui titille les cybernéticiens depuis qu’Alan Turing (dont la vie a récemment été portée à l’écran dans Imitation Game) a posé les bases de ce jeu en 1950.

"-Penser à mettre des Post-it sur ma liste de courses…" / Photo © DR
"-Penser à mettre des Post-it sur ma liste de courses…" / Photo © DR

Copie qu’on forme

D’un certain point de vue, tout le film joue avec la question de la reproduction ou de la duplication. Mettons de côté les inévitables reflets, miroirs, images de surveillance qui dédoublent les personnages ou créent des simulacres (la réplication « optique » étant monnaie courante à l’écran) pour nous concentrer sur le processus de mimétisme. En clair, comment est-ce que l’on « devient », comment l’on « évolue ». Pour se construire un être a besoin de référents, de modèles : Caleb admire Nathan, Nathan joue au petit Dieu ; tous deux, dans leurs échanges, multiplient les citations. Bref, ils s’inscrivent à leur niveau dans l’imitation et la réplique. Ava fait de même pour convaincre Caleb de son intelligence. Parce qu’elle a été programmée pour cela, ou parce qu’elle dispose d’un libre arbitre — d’une conscience évoluée  ? Tout l'enjeu est là.

Robots après tout

Ex Machina est donc un film intelligent sur des robots qui eux-mêmes le sont, soit. Mais cela n’aurait rien gâché si le scénario s’était piqué d’explorer d’autres horizons, soit du côté de la métaphysique à la Kubrick, soit vers l’ironie à la façon de Sim0ne de Andrew Niccol. Alex Garland se satisfait d’un froid modernisme, à l’image de l’incontournable décor design et épuré — façon repaire de méchant de James Bond. Un esprit synthétique aurait-il présidé à l’écriture du script, commandant de rester le plus neutre possible, à la lisière de l’humain et au seuil du psychologique ? La facture soignée — le très beau plan final sur les ombres, notamment — ne masque pas la finesse de l’argument, bien (trop) délayé ; quant aux rebondissements, on les flaire au bas mot vingt minutes avant qu’ils ne surviennent. Bien sûr, on pourra voir dans ce film un message d’alerte. Pas pour nous prévenir de l’irruption prochaine d’androïdes menaçants dans notre société, à l’instar des répliquants de Blade Runner. Mais pour nous rappeler que les intelligences artificielles sont déjà là, à travers tous les objets connectés dont nous nous gavons. Elles n’essayent pas d’usurper notre identité, en revanche elles sont programmées par des humains pour conditionner nos choix… et nous transformer en robots. En définitive, le résultat n’est pas très éloigné…

Affiche Ex Machina


Ex Machina, de Alex Garland (Science-Fiction, Grande-Bretagne, 1h48), avec Domhnall Gleeson, Alicia Vikander, Oscar Isaac… Sur les écrans le 03/06/2015.
Bande-annonce de Ex Machina

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