Critique : Extrêmités, par le Cirque Inextrémiste

Un décor et un matériel réduits au minimum, parce que la virtuosité n'a pas besoin de paillettes. © DR
Un décor et un matériel réduits au minimum, parce que la virtuosité n'a pas besoin de paillettes. © DR

Dans ce spectacle époustouflant mené par trois acrobates, dont un en fauteuil, personne, et certainement pas le public, n'est pris en pitié. Même l'humour, caustique, est de haut vol…

On est alerté par le message d'accueil. Vous savez, cette litanie qu'on n'écoute même plus rappelant au spectateur les règles de bienséance (couper son portable, ne pas prendre de photo…) et remerciant les partenaires. Sauf que les tournures sont ici très inhabituelles : votre téléphone sonne ? À vos risques et périls, les artistes viendront s'occuper de vous. Vous voulez utiliser votre flash pour accroître les difficultés des numéros en les déconcentrant ? Allez-y ! Une invitation de sales gosses à la désobéissance et à l'incorrection. Ce qui va suivre est à l'avenant : le Cirque Inextrémiste n'est pas une gentille troupe d'acrobates présentant des numéros lisses et policés, et composant des mines sur une musique poétisante (si vous recherchez ce genre de douceur, il y en a plein les chapiteaux). Au lieu de nous imposer un imaginaire ou de recourir au confortable du merveilleux, ces acrobates ancrent leurs numéros dans le réalisme le plus cru — planches de bois et bombonnes de gaz sont ainsi leurs seuls supports — et recherchent l'équilibre là où personne n'ose plus aller : dans la transgression. Mais une transgression utile, celle qui œuvre à casser des tabous et des préconçus, pas à cliver. Nos temps timorés s'étonnant de trouver encore pareille intelligence en libre circulation, on applaudit avec encore plus d'enthousiasme la réussite du Cirque Inextrémiste chez qui virtuosité et précision le disputent à l'humour féroce.

Danger : risques d'explosion (de rire)

Entre eux, les acrobates usent d'une fantaisie très vache. Bien sûr, être rude avec un comparse, le mettre dans l'embarras pour en tirer un effet, appartient à la tradition du spectacle ; ce qui l'est moins, c'est de voir sur scène un acrobate en fauteuil roulant. Arrivant pistolet à urine (plein) sur les genoux, il commence par simuler une chute accidentelle. Pour apitoyer ses partenaires, encore absents ? Bien mal lui en prend, car ceux-ci, le voyant à terre, n'ont qu'une idée : le remettre d'aplomb… pour l'intégrer à leurs jeux d'équilibre en altitude. Paraplégique ou pas, il en sera. Contrepoids, lest, à son corps défendant parfois, il participera aux constructions subtiles de ces monte-en-l'air. Et ses “non-non” craintifs ne feront que les encourager à l'utiliser davantage, à le chambrer encore plus (comme lui piquer ses chaussures, hein, à quoi lui servent-elles ?). Mais lui ne se privera pas d'essayer de les déstabiliser quand il le pourra : il n'y a pas de raison pour qu'il reste indéfiniment la victime de leurs amusements aériens. C'est une manière très efficace, presque par l'absurde, de nous dire l'interdépendance, la solidarité et la complémentarité des individus, sans attendrissement ni pincettes superflus. Grâce à ce second degré, le public le moins préparé assimile en un quart d'heure les ”données physiologiques” initiales, il peut ensuite se concentrer sur la construction, ou plutôt les constructions acrobatiques. Obéissant aux règles physiques et au principe du levier d'Archimède, elles défient quand même la pesanteur. Notamment lorsque vient au trio l'idée de jongler avec des bouteilles de gaz, ou de les faire rouler vers la salle : c'est alors au spectateur de numéroter ses abatis — vous voilà prévenu. Mais entre nous, ce serait une grave erreur que de manquer ce rendez-vous, à découvrir en dernière extrémité à Bourg-en-Bresse…

Extrêmités, par le Cirque Inextrémiste, jusqu'au samedi 13 décembre à 20h30 au Théâtre de Bourg-en-Bresse. www.theatre-bourg.com. De 3,50 à 22 €
Quelques secondes d'Extrémités.

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