Critique : Frank, de Lenny Abrahamson

“Moi je traîne dans le désert depuis plus de vingt-huit jours/Et déjà quelques mirages me disent de faire demi-tour“ (Jean-Patrick Capdevielle) © Irish Film Board
“Moi je traîne dans le désert depuis plus de vingt-huit jours/Et déjà quelques mirages me disent de faire demi-tour“ (Jean-Patrick Capdevielle) © Irish Film Board

★★★☆☆ Roman initiatique pour un apprenti musicien, Frank est surtout le portrait d’un groupe bizarroïde dont le meneur est un malade fragile et de génie… 

Jon compose des bouts de chansons dans sa chambre, en caressant l’espoir de devenir musicien. Le hasard le place sur la route d’un groupe en manque de clavier qui, sur décision du leader Frank, l’embarque dans la confection d’un album dans un coin isolé d’Irlande. Frank est un être au comportement déroutant, qui vit la tête perpétuellement dissimulée sous un masque géant. Mais il est capable de fulgurances fascinantes galvanisant le groupe. Jon, qui n’est forcément le bienvenu dans cette troupe atypique, tente de se faire une place, filme la lente élaboration de leur album et la diffuse sur le Net. Après de nombreux mois, leur travail est repéré par un festival américain… 

Dans l’insondable galaxie des films centrés sur des groupes de rocks fictifs ou réels, Frank est indiscutablement une planète à part, qui tournerait à rebours des autres. Sa construction ne répond pas aux schémas classiques du genre (“formation laborieuse, doutes, succès-postérité” ou, a contrario au modèle “gloire, déchirures, dislocation”), et bien qu’il baigne en permanence dans une atmosphère musicale, on serait en peine de le ranger parmi les films musicaux : on ne voit presque jamais le groupe se produire devant un vrai public, et il n’y a quasiment pas de composition facile à mémoriser (ni jouée en entier). Essayez de vendre une bande originale après ça ! Que Frank, le personnage-titre, revête un singulier couvre-chef, inciterait à glisser le tout dans le registre de l’absurde, où tout est concevable — des ambiances coutumières chez Lynch, les frères Coen ou Quentin Dupieux — ; même pas : le rationnel vient justifier l’aberrant déguisement du personnage.

“Quoiiiiiii ma gueule ?” © Irish Film Board
“Quoiiiiiii ma gueule ?” © Irish Film Board

C’est dans la tête que cela se passe

Et cela sans évoquer la personne de Chris Sievey, alias Frank Sidebottom, l’homme de scène britannique dont les auteurs se sont inspirés pour composer, par ce “double” de cinéma, une histoire sensible. Car le monde de Frank n’est pas que celui de la musique ou de la création. Ce que Jon va comprendre en tentant de s’immerger dans le groupe, de s’y intégrer : le génie, l’inspiration à tout le moins, est une forme d’excentricité, une “anomalie” plus ou moins tolérée dans l’espace public. Parce que la société du spectacle a banalisé les tenues de scène les plus extravagantes, la fausse-tête de Frank apparaît tout juste comme une amusante lubie, alors qu’elle joue un rôle fondamental dans son équilibre. Or, on le découvre très vite, Frank est un homme handicapé par des troubles psychiques, qui a trouvé le cocon protecteur d’un masque démesuré et l’expression musicale pour dépasser ses angoisses et interagir avec les autres. 

Le fait, enfin, que la star du film, Michael Fassbender, soit rendue méconnaissable dès le début à l’instar d’Hugo Weaving dans V comme Vendetta, est une curiosité supplémentaire : on joue sur la frustration et le désir du spectateur. Fassbender doit composer la fragilité, la détresse, la maladie, sans s’appuyer sur le catalogue de mimiques et d’attitudes qui gâtent tant d'interprétations de ses confrères. Contrairement à ce que l’on peut imaginer, jouer sans son visage n’est pas une démarche paresseuse ; cela se révèle même plus ardu lorsque l’on présente une face portant une expression unique et neutre. Mais il est une question qui en titille beaucoup : le comédien sera-t-il masqué jusqu’à la fin ? Pour le savoir, il faut partir à la rencontre de Frank




Frank, de Lenny Abrahamson (Comédie dramatique, Grande-Bretagne/Irlande, 1 h 35), avec Michael Fassbender, Domhnall Gleeson, Maggie Gyllenhaal, Scoot McNairy… Sur les écrans le 04/02/2015.
Bande-annonce du film Frank

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