Critique : Hippocrate, de Thomas Lilti

Vincent Lacoste interne, c'est un peu Jacky au pays des hommes en blanc. © Jaïr Sfez
Vincent Lacoste interne, c'est un peu Jacky au pays des hommes en blanc. © Jaïr Sfez

★★★☆☆ Thomas Lilti prend la température du système hospitalier grâce à Hippocrate, un film qui pourrait bien rester dans les annales médicales…

Benjamin entame son internat dans le service que dirige son père. Plein de bonne volonté mais un peu gauche, il découvre sur le tas les mille et une spécificités du métier de médecin, commettant des erreurs parfois lourdes de conséquences. Heureusement que la hiérarchie est solidaire, et qu’il bénéficie de l’aide d’Abdel, un médecin étranger en stage dans l’attente d’une équivalence…

La médecine est-elle une caste ou une fraternité ? Le carabin potache, porté sur la grivoiserie débridée, est-il formaté pour se transformer en mandarin corporatiste et hermétique — pour ne pas dire étanche ? Et le serment d’Hippocrate, alors, est-ce un folklore charmant et désuet, ou bien conserve-t-il pour les professions de la santé un statut symbolique de ligne éthique cardinale ? Avouez que l’on ne se prépare pas forcément à ces questions en venant découvrir la comédie que promet la bande-annonce. Sauf qu’Hippocrate a été hâtivement diagnostiqué comme “comédie” : un examen plus poussé révèle que l’interne falot et mollasson donné pour héros, ce “faux positif”, est un leurre. Un simple véhicule pour pénétrer dans un monde fermé, un prétexte pour agréger des situations drolatiques ou dramatiques jalonnant un parcours d’apprenti-médecin. Hippocrate est un documentaire opportuniste, vivant, proliférant, en parasite sur une fiction. Mais avec justesse et intelligence : en symbiose avec son hôte.

L'hôpital et ses fantoches

Réda Kateb est parfait en médecin algérien « faisant office d’interne » et de figure paternelle, quand Jacques Gamblin incarne un père partial et corporatiste. © Jaïr Sfez
Réda Kateb est parfait en médecin algérien « faisant office d’interne » et de figure paternelle,
quand Jacques Gamblin incarne un père partial et corporatiste. © Jaïr Sfez

Les blagounettes d’intégration évacuées, c’est la misère crasse de l’institution hospitalière qui ressort : rivalités de services, gestion administrative mesquine, exploitation des mains d’œuvre (médecins étrangers faisant fonction d’internes ou aides-soignant(e)s et infirmières)… Thomas Lilti n’a guère de complaisance pour ce milieu qu’il décrit en connaissance de cause, étant lui-même praticien. Ne cédant pas à la facilité de l’anecdote, il fait progresser son film vers un réalisme dru, gère des dynamiques de groupes complexes avec la fluidité d’un Abdellatif Kechiche. Le message passe, glaçant, même s’il l’adoucit par un happy end. C’est sans doute la concession rosée faite pour avoir le droit de brosser ce tableau noir du quotidien des hommes et femmes en blanc.

Surprise de l’affiche, Vincent Lacoste est totalement éclipsé par son partenaire de jeu, Reda Kateb. Découvert chez Jacques Audiard, le comédien a mené sa barque depuis avec régularité et éclectisme. Kidnappeur chez Frédéric Videau (À moi seule), terroriste dans l’hollywoodien Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow, on l’a même vu tentant d’emballer Guillaume Gallienne dans Les Garçons et Guillaume, à table ! Kateb incarne ici un personnage à la fois digne et tragique, dont les révoltes sincères se heurtent aux contreforts d’une résignation pragmatique. Hors des jeux d’influence de l’hôpital, il est celui qui dit vrai. Donc qui ferait mieux de se taire…

Hippocrate, de Thomas Lilti (Comédie dramatique, France, 1 h 42), avec  Vincent Lacoste, Reda Kateb, Jacques Gamblin, Marianne Denicourt… Sur les écrans le 03/09/2014.

Hippocrate, de Thomas Lilti
(Comédie dramatique, France, 1 h 42)
avec  Vincent Lacoste, Reda Kateb, Jacques Gamblin, Marianne Denicourt…
Sur les écrans le 03/09/2014.
Diffusé en version sous-titrée française pour personnes malentendantes le mardi et le vendredi à 18h05 à l'UGC Astoria (Lyon 6e).
Bande annonce officielle

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