Critique : Imitation Game, de Morten Tyldum

Et si la grande différence entre Sherlock Holmes et Alan Turing, c'était que le second avait le téléphone ?
Et si la grande différence entre Sherlock Holmes et Alan Turing, c'était que le second avait le téléphone ?

★★★☆☆ Avec Imitation Game, les nerds vont devoir apprendre à partager leur connaissance d’Alan Turing avec le commun des mortels ; ils se consoleront en demeurant les seuls à comprendre dans le détail ses travaux…

1940. Il est l’un des meilleurs mathématiciens de la Couronne, sinon le meilleur, et il le sait. Alan Turing, la vingtaine hautaine, professeur à Cambridge, vient offrir ses services à l’armée britannique pour casser Enigma, la machine de cryptage utilisée par l’ennemi. Engagé grâce à ses compétences, manquant de se faire éjecter à plusieurs reprises à cause de son inaptitude à travailler en équipe, Turing va trouver la clef qui permettra de déchiffrer les communications des forces nazies. Et contribuer à abréger le conflit mondial. Mais bien que génie et héros, Turing est homosexuel, et ça, l’Angleterre libre de l’après-guerre, guère reconnaissante pour ses grands hommes, ne l’acceptera pas…

Aux oubliettes de l’Histoire pendant des années (son probable suicide est consécutif à sa déchéance sociale, provoquée par les persécutions dont il a été la victime du fait de son orientation sexuelle), récemment gracié par la Reine (!), Turing a donc droit à sa panthéonisation à l’écran. C’est bien le moins pour une légende des mathématiques, un théoricien de l’intelligence artificielle dont les recherches et les “bricolages” sont les précurseurs de l’informatique contemporaine. Car sans Turing, l’issue du conflit mondial aurait été moins rapide ; accessoirement, nos ordinateurs auraient eu une autre apparence. Ses phénoménales capacités, combinées à son caractère de dogue, en faisaient un splendide personnage. Et, du fait de sa trajectoire personnelle dramatique, encore plus riche… mais plus sujet à des dérives complaisamment réductrices. Fort heureusement, le Turing de Morten Tyldum répond à une équation complexe. Une aubaine pour Benedict Cumberbatch, qui de surcroît a le plaisir d'en proposer la première grande résolution — un privilège appréciable pour le comédien, connu pour être l'un des innombrables interprètes de Sherlock Holmes.


Keira Knightley, incarne Joan Clarke, mathématicienne brillante tout aussi réelle qu'Alan Turing à une époque où les universités britanniques toléraient les étudiantes mais ne leur délivraient pas de diplômes au-delà du premier cycle.

Cinémathématique

Si le personnage peut s'appréhender comme une équation, le traitement global du film semble répondre à une logique mathématique — un parti pris esthétique loin d'être gratuit. Construit sur un mode non linéaire, il requiert une lecture passant par le puzzle et le décryptage des séquences : une énigme se dissimule dans les replis du passé de Turing, dont le déchiffrement offre une clef de compréhension supplémentaire. Et puis, il faut souligner qu'il s'agit d'un film de guerre hautement particulier, où les champs de bataille sont totalement absents : cette guerre, considérée du point de vue des laboratoires et des cryptographes, est abstraite, comme peuvent l'être des modèles théoriques ou la recherche fondamentale. Les morts, les soldats sont des colonnes de chiffres, les mouvements de troupes des fonctions, les bilans connus par la statistique ou la théorie des jeux : le front se résume à des tableaux recouverts de calculs. On peut trouver cela cynique : c'est pourtant la préfiguration des guerres modernes.

Turing > Hawking

Un match étrange s’offre actuellement au public : départager deux biographies de mathématiciens britanniques ; deux films dont les sorties concomitantes en début d’année civile nous rappellent l’imminente distribution de colifichets dorés. Alors, s’il faut se prononcer entre l’approche gentillette d’Une merveilleuse histoire du temps, hagiographie autorisée sortie de l’autoclave, et Imitation Game, authentique projet cinématographique, faisant des efforts pour s'extraire des circuits tièdes, on n’hésitera pas longtemps. Et puis, Benedict Cumberbatch a quand même un avantage sur Eddie Redmayne : il a déjà interprété Stephen Hawking (dans un téléfilm, il y a dix ans) avant de faire son Alan Turing.

 




Imitation Game (The Imitation Game), de Morten Tyldum (Biopic/Guerre/Espionnage, Grande-Bretagne/États-Unis, 1 h 54), avec Benedict Cumberbatch, Keira Knightley, Matthew Goode… Sur les écrans le 28/01/2015.

Bande annonce officielle

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