Critique : Inherent Vice, de Paul Thomas Anderson

La photo de la prothèse utilisée pour Boogie Night fait toujours son petit effet © DR
La photo de la prothèse utilisée pour Boogie Night fait toujours son petit effet © DR

★★★☆☆ Imaginez le Dude de The Big Lebowski menant une demi-douzaine d’enquêtes à la fois (bien sûr toutes liées), et ravitaillé par une bande digne de Las Vegas Parano. Bienvenue dans Inherent Vice !

“Doc” Sportello est un privé à la cool du Los Angeles du début des années 70. Rouflaquettes décomplexées, pieds nus crasseux, au mieux chaussés de sandales douteuses, il passe le clair de son temps à consumer son spleen dans ses joints, s'il ne boit pas de bières. Quand Shasta Fay, son ex-petite amie, débarque pour lui demander d'enquêter sur la disparition de son nouvel amant, Mickey Wolfmann, un homme un peu marié, un peu dans l'immobilier, un peu lié à la mafia, “Doc” ne peut pas faire autrement qu'accepter — les hommes sont si prévisibles quand une demoiselle en détresse vient papillonner des cils… C'est le doigt dans l'engrenage : il va se trouver impliqué dans plusieurs enquêtes simultanées, devoir affronter son meilleur ennemi le flic "Bigfoot" Bjornsen et croiser un prétendu mort bien vivant, Coy Harlingen, entre autres figures pittoresques. Il y a des jours où l'on regrette son canapé…

“Doc” en compagnie de son avocat. Là, au moins, il ne se drogue pas. Euh… © DR
“Doc” en compagnie de son avocat. Là, au moins, il ne se drogue pas. Hips. © DR

Amer Ricane Hystérie

Certains des lecteurs de Pynchon parlent de romans “façon puzzle”. Ce qui se révèle déjà un bon point pour une adaptation cinématographique : les polars les plus fameux sont ceux qui affichent une intrigue emberlificotée à l’extrême — pas forcément compréhensible à leur résolution d’ailleurs — mais qui permette au passage quantité de digressions, dont des portraits de personnages brindezingues. Tout à fait le profil de Inherent Vice, qui donne l’impression de plonger dans le tourbillon psychotrope des hallucinantes années soixante-dix, période où l’extravagance et l’absurdité de chacun éclataient au grand jour. Un singulier contraste avec le retour de bâton moral et puritain asséné par notre si “vertueuse” société contemporaine. Ici, le verrou de l’hypocrisie a totalement sauté ; on parle cru, on agit dans l’impulsivité. Pas seulement les marginaux : “Bigfoot” hurle comme un damné contre tout le monde, en particulier les hippies en carburant aux sucreries, ses collègues cognent par gourmandise, le sexe est partout en open-bar, le mot “limite” semble ne pas exister… On n’a jamais été aussi libre que sous Nixon, hein…

Il faut une profonde rigueur pour rendre le dilettantisme apparent de “Doc” Sportello, ainsi que ses coups de speed sous l’influence de stupéfiants. Donc une maîtrise de la “forme” cinématographique, de sa matière et de l’arsenal du possible pour, éventuellement, tenter d’atteindre l’impossible. L’impossible, c’est maintenir un fil narratif cohérent sans tomber dans l’accumulation de saynètes, comme conjuguer des instants dramatiques poignants avec de la screwball comedy. Dans Inherent Vice, Paul Thomas Anderson a recours a des plans-séquences hallucinants (c’est leur retour en grâce depuis Cuarón et Iñarritú), de pures merveilles de fluidité. Car le plan-séquence n’est pas pour le réalisateur une occasion d’affirmer ostensiblement sa virtuosité technique : il offre surtout aux comédien un territoire d’espace et de temps pour accomplir dans la profondeur une phase subtile de jeu. L’un des face-à-face entre “Doc” et son ex petite amie bénéficie de ce traitement privilégié ; difficile de ne pas être contaminé par leur émotion en les voyant à l’écran dans la continuité de leur échange.

“Celui qui conduit, c'est celui qui ne boit pas”. Elle s'est juste droguée. Pas bien. ©DR
“Celui qui conduit, c'est celui qui ne boit pas”.
Elle s'est juste droguée. Pas bien. ©DR

Admirateur de Robert Altman, Anderson en est un disciple devenu l’héritier, dans le même temps qu’il se constitue une trajectoire à la Kubrick : radicalité plastique, renouvellement systématique, autonomie (et non autarcie : c’est Joaquin Phoenix qui se charge d’endosser le rôle de l’asocial de service). En lui accordant sa confiance comme à son prédécesseur, la Warner a bien compris le parti qu’elle pouvait tirer de son travail aujourd’hui, mais également sur le long terme. Rappelons que les studios de Burbank ont toujours su travailler à constituer un catalogue d’auteurs de prestige, réunissant cinéphiles et grand public (Kubrick, justement, en a longtemps été la tête de pont). Alfonso Cuarón, Christopher Nolan, Paul Thomas Anderson en sont les principales figures actuellement. Et la très bonne nouvelle, c’est qu’ils sont très actifs et jeunes…

Affiche de Inherent Vice


Inherent Vice, de Paul Thomas Anderson, (Policier, États-Unis, 2 h 29), avec Joaquin Phoenix, Josh Brolin, Owen Wilson, Katherine Waterston, Reese Whiterspoon, Benicio Del Toro, Martin Short… Sur les écrans le 04/03/2015.
Bande annonce de Inherent Vice

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