Critique : La Famille Bélier, de Éric Lartigau

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Espérons que les rêves de la jeune Bélier ne mettront pas toute la famille sur la paille… © Mars Distribution
Espérons que les rêves de la jeune Bélier ne mettront pas toute la famille sur la paille… © Mars Distribution

★★★☆☆ Après avoir signé l’itinéraire d’un homme voulant vivre sa vie par la photographie, Eric Lartigau s’intéresse à une jeune fille découvrant sa voix et sa voie.

Chez les Bélier, le père est sourd, la mère est sourde, le fils est sourd et la fille… entend. Cela fait 16 ans que Paula vit cette situation singulière, qui ne l’a pas empêchée de s’épanouir dans la ferme familiale. Sauf qu’avec l’adolescence, elle commence à avoir une existence indépendante et à couper le cordon. À faire des petits secrets et même un gros : son prof de musique lui ayant décelé un talent vocal hors du commun, il l’a convaincue de se présenter au concours de la maîtrise de Radio France. Difficile d’en parler à ses parents qui sont, de leur côté, têtus comme des bourriques. Pardon : comme des Bélier…

Beaucoup de fraîcheur se dégage de La Famille Bélier, en premier chef grâce à Louane Emera. Révélée par un de ces télé-crochets interchangeables (on nous indique que c’est The Voice), cette toute jeune femme, pas encore bachelière, est une merveille de spontanéité, et une belle personne — qu’elle continue à se préserver comme elle l’a fait jusqu’à présent des faux-semblants du show-biz. Nouvelle venue, elle assume avec naturel un rôle de premier plan qui exige certes qu’elle chante, mais aussi qu’elle sache signer et jouer. Face à Viard, Damiens et Elmosnino, elle tient son rang. Comédie familiale, ce film combine une romance adolescente sur fond de premières fois et une petite satire politico-sociale. Plusieurs niveaux d’écriture, de lecture… En fait, la seule réserve que l’on peut soulever, est liée au goût immodéré de la scénariste Victoria Bedos pour Michel Sardou — goût confinant au fétichisme. Heureusement, c’est la période Toto Cutugno côté musique, et côté paroles, on évite les couplets joyeusement réactionnaires.

Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas voir

La famille Bélier est une famille de fromagers, pourtant ce n'est pas la famille Brebis, la société ovine est elle aussi phallocratique.
La famille Bélier est une famille de fromagers. Et pourquoi ne s'appelle-t-elle pas la famille Brebis ? Il faut croire que la société ovine est, elle aussi, phallocratique.

Avant même de sortir, ce film a fait l’objet d’une querelle : des associations représentatives de personnes malentendants, des blogs, des spectateurs se seraient émus que l’on confie à des comédiens ne l’étant pas des rôles de sourds ; leur auraient reproché de mal signer la LSF. Certes, le récent Marie Heurtin de Jean-Pierre Améris prouve que l’on peut composer une distribution artistiquement viable en faisant appel à des interprètes sourds. Seulement, les données ne sont pas les mêmes lorsque l’on raisonne non plus pour un film d’art et d’essai, mais pour une comédie grand public. Jusqu’à preuve du contraire, le cinéma, selon l’expression consacrée demeure un art et une industrie. Lorsqu’il fait un pas hors des sentiers rebattus de la comédie comme ici, c’est-à-dire en choisissant de situer son intrigue en milieu rural plutôt que dans les beaux quartiers de la capitale, avec comme protagonistes des sourds qui ne sont pas réduits à leur surdité, ni considérés comme invalides ou incapables, mais reconnus comme tenants d’une culture, on peut concevoir que sa composante industrielle réclame en contrepartie des têtes d’affiche. Ne serait-ce que pour “rassurer” le grand public, qui a encore besoin de se familiariser avec cette culture du peuple sourd, ou cette LSF qui lui est une langue étrangère. Tirer à boulets rouges par principe sur ce film, alors qu’il tente d’attirer l’attention du monde sur la vie intégrée et normale des personnes sourdes, comme sur le fait que les coda (enfants issus de parents sourds) puissent grandir harmonieusement, n’est pas un bon calcul. Sacraliser la représentation à l’écran des personnes handicapées, ou la conditionner à des critères insupportables d’authenticité, n’aboutira qu’à gauchir leur représentativité : les précautions seront telles que les scénaristes les ôteront des scripts, ou n’en feront que des personnages lisses et positifs. Retour à la case départ. Est-cela que l’on veut ?

Pour autant, il est des motifs légitimes d’agacement, voire de colère : selon le site www.cinest.com, qui recense les villes présentant des séances sous-titrées, à la différence de Marie Heurtin, qui avait fait le choix militant de systématiser le sous-titrage, La Famille Bélier ne l’est quasiment pas. Ce choix-là est, en revanche, une faute morale autant qu’économique. Car le film s’adresse à tout le monde, et peut fédérer tous les publics ; c’est aussi la vertu d’une salle de cinéma que de brasser les spectateurs. Manquer ce rendez-vous expose à la polémique, au reproche fondé d’hypocrisie, et risque de renforcer dans leur position ceux qui ont appelé au boycott. Il n’est pas trop tard pour que le distributeur et les exploitants s’entendent (sans jeu de mot) pour multiplier les séances accessibles à tous : le numérique aujourd’hui permet en quelques minutes d’offrir le sous-titrage à tout le monde. Qui peut se permettre aujourd’hui de refuser des spectateurs ?




La Famille Bélier, de Éric Larigau (Comédie familale, France, 1 h 45), Louane Emera, François Damiens, Karin Viard, Éric Elmosnino, Luca Gelberg… Sur les écrans le 17/12/2014.
Bande annonce de La Famille Bélien en version sous-titrée

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