Critique : La Loi du marché, de Stéphane Brizé

Vincent Lindon prépare de la place pour ranger ses futurs trophées / Photos © DR
Vincent Lindon prépare de la place pour ranger ses futurs trophées / Photos © DR

★★★☆☆ Stéphane Brizé fait entendre la voix du plus faible face à la loi du plus fort. Un rôle taillé à la mesure de Vincent Lindon, en compétition au festival de Cannes.

Cela fait plusieurs mois que Thierry a été licencié, à la suite d’un plan social. Depuis, il enchaîne formations inadaptées, stages réglementaires et entretiens stériles. Ses droits arrivant à bientôt à expiration, il se démène pour trouver une situation lui permettant de garantir l’avenir de son fils Mathieu, qui souhaite entreprendre des études supérieures. Mais peut-on tout accepter au prix d’un contrat de travail ?

L’horreur économique

"-Sécurité ? Des films tentent de s'introduire au palmarès." / Photo © DR

"-Sécurité ? Des films tentent de s'introduire au palmarès." / Photo © DR

Initialement titrée La Vie moins chère, cette nouvelle réalisation de Stéphane Brizé s’inscrit dans la parfaite continuité de son œuvre : le cinéaste ne s’est jamais écarté du « monde réel », focalisant son attention sur des personnages ou des situations peu représentés à l’écran : une contractuelle, un huissier de justice, une institutrice, une personne malade dans une démarche de mort choisie et aujourd’hui un chômeur. Des individus normaux (si tant est que ce terme galvaudé ait encore du poids) ; pas des héros ni des nantis, des témoins pris dans la masse de la société, et qui la racontent par capillarité. Des figures de plus en plus broyées par un cadre aveugle, intangible, obligées de se plier à cette inconditionnelle loi du marché. Une loi absolue et carnassière, qui ne cesse d’accroître son empire absurde sur la vie des gens.

La fabrique de complices

À l’instar de Louis-Julien Petit pour Discount, Brizé s’est inspiré d’un hallucinant faits divers : l’histoire d’une caissière de supermarché menacée de renvoi pour avoir récupéré des tickets de réduction non utilisés par un client. Il en fait un élément central de son film, et l’un des ressorts dramatiques majeurs. Ce geste, en apparence anodin, aux conséquences multiples, sera le révélateur aux yeux de Thierry de l’hypocrisie du système. Devenu vigile dans une grande surface "qui est une grande famille", Thierry doit autant empêcher les consommateurs indélicats de commettre des larcins que signaler ses collègues à sa direction, ravie de pouvoir les licencier pour faute. Il a abandonné la précarité, mais doit-il pour autant renoncer à ses valeurs, en se faisant le complice de pratiques patronales troubles ? Des pratiques qui l’avaient lui-même mis sur le carreau quelques mois plus tôt…

Darwinisme

En fait, la complicité est ubiquiste, et par conséquent, étouffante. La loi du marché gouverne tout et tous, abolissant toute considération morale individuelle. En parallèle, la déshumanisation gagne du terrain. Dans deux plans séquences (des phrases narratives dont le cinéaste aime à user), Brizé nous en révèle les ravages. D’abord en compagnie de la « conseillère » bancaire de Thierry, qui cherche à lui vendre sans aucune vergogne des produits de prévoyance et du crédit à la consommation. Ensuite, il y a cet entretien totalement dématérialisé, où Thierry, face à son ordinateur, se fait interroger par un DRH peu amène et las. On pourrait citer le marchandage mesquin qu’un acheteur tente de pratiquer quand Thierry tente de céder son mobile home, ou ce stage d’analyse du comportement, durant lequel les participants sont tenus d’évaluer (et dénigrer…) les posture, intonation, propos, de leurs voisins — un bon remède contre la perte d’estime de soi ! Tout concourt à montrer que la société dans laquelle nous évoluons cultive l’hostilité, instille un germe malsain poussant les plus démunis à s’entredévorer pour survivre. Ce que chacun sait, bien sûr, et feint d’ignorer.

Ellipses

La Loi du marché n’est pas dépourvu de coups de théâtre, certains étant d’ailleurs estomaquants. Mais Brizé fait le choix à la Kubrick de l’ellipse : on en découvre les conséquences, ce qui a davantage d’impact. Incidemment, cela nous montre qu’il existe une instance décisionnaire invisible (ici, c’est le réalisateur ; dans le film, l’économie). Même si l’on est « collé » aux basques de Thierry, on le suit jusque dans sa vie privée, en train de danser avec son épouse ou doucher son fils handicapé, on ne sait pas tout de lui ou de son existence.

Lindon, un acteur qui n’a pas de prix (pour le moment…)

Après une trentaine d’années d’une carrière riche et variée, Vincent Lindon manifeste de plus en plus son goût pour des projets à contenu intense, et réduit sa présence à l’écran. Conservant sa fidélité à une poignée de cinéastes (Fred Cavayé, Philippe Lioret, Benoît Jacquot, Claire Denis, Stéphane Brizé), il n’accueille de nouveaux réalisateurs que s’ils ont des propositions singulières à lui soumettre : telle Alice Winocour, qui lui avait confié le rôle du professeur Charcot dans Augustine. Ou bien sûr Alain Cavalier, pour leur mémorable face-à-face de politique-fiction abstraite dans Pater (présenté à Cannes en 2011). Dans ces films, et plus particulièrement dans La Loi du marché, Lindon s’épanouit artistiquement car il se trouve déconnecté du schéma cinématographique traditionnel. Il n’a pas à « jouer à l’acteur », à « composer », mais à faire coïncider son ultra sensibilité avec celle de ses personnages ; à prêter sa voix à leurs messages. Parfois, ce sont davantage les écorchures et la révolte que le message émis qui comptent — pour preuve, dans Journal d’une femme de chambre de Benoît Jacquot, il incarnait un valet de ferme ouvertement antisémite, très loin donc de sa personne privée.

Admirable de maîtrise

Parce qu’il aborde un sujet réaliste et social brut, mais également qu’il le confronte à des interprètes non professionnels, Stéphane Brizé place Vincent Lindon dans des conditions parvenant à le stimuler ; à faire vibrer en lui cette corde de la nécessité. Dans ce contexte, le différentiel entre la machinerie cinématographique — ce mammouth rempli d’artifices destinés à restituer un semblant de vérité — et la réalité, est plus ténu. Donc moins insupportable pour le comédien, obsédé par la sincérité. Ici, Lindon n’a pas de « pic dramatique », de grande scène à jouer (comme une colère, un chagrin etc.) : il se montre constant, sans être neutre. Qu’on s’y trompe pas : l’exercice demande une maîtrise hallucinante, car le comédien est de tous les plans. Les moindres ombres sur son visage prennent un relief incommensurable ; ses doutes et sa lassitude s’expriment au-delà de tous les mots. Nul besoin de hurler ou de déclamer pour faire vivre Thierry. Il serait grand temps que Lindon bénéficie du regard admiratif de sa profession, et donc d’une reconnaissance certes symbolique, mais méritée. Pour saluer le parcours accompli dans La Loi du marché, et le conforter dans son choix d’emprunter de sinueux sentiers escarpés, plutôt que de fades autoroutes…

Affiche de La Loi du Marché

La Loi du marché, de Stéphane Brizé (Drame, France, 1h30), avec Vincent Lindon, Yves Ory, Karine De Mirbeck… Sur les écrans le 19/05/2015.

Bande annonce de La Loi du marché

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