Critique : La Tête haute, de Emmanuelle Bercot

"-Crois-moi, gamin, je te parle sans filtre : à Cannes, on va faire un tabac !" Photo © Les Films du Kiosque
"-Crois-moi, gamin, je te parle sans filtre : à Cannes, on va faire un tabac !" Photo © Les Films du Kiosque

★★★☆☆ Cannes 2015 s’ouvre sur la trajectoire fiévreuse d’un gamin perdu. Un film qui a tout pour se retrouver au palmarès du jury officiel… sauf de figurer dans la compétition.

À six ans, Malony se trouve déjà dans le bureau de la juge pour enfants. Abandonné par sa mère. Celle-ci, la toute petite vingtaine, toxicomane, irresponsable, colérique, et de surcroît nantie d’un second enfant, est dépourvue des ressources lui garantissant une éducation stable. Les années passant, les choses empirent : déscolarisé, privé de repères, Malony s’exprime par la violence et glisse irrésistiblement vers la délinquance, en même temps qu’il se rapproche de sa majorité… et donc de sa pleine responsabilité légale. Afin qu’il se raccroche à un parcours normal, la juge multiplie les mesures alternatives et le confie aux bons soins de Yann, un de ses anciens protégés devenu éducateur. Malony aura-t-il le déclic salvateur à temps ?

La tête haute, oui, mais vers le bas  Photo© Les Films du Kiosque
La tête haute, oui, mais vers le bas. Photo © Les Films du Kiosque

Ouverture radicale

Le 68e Festival de Cannes commence par une paire de claques. La première, agréable, secoue de surprise : un long métrage étranger au concept de spectaculaire et de glamour, plutôt âpre, a donc été préféré à un blockbuster ruisselant de paillettes pour effectuer l’ouverture. C’est un refus de la facilité, l’affirmation nette d’un choix artistique, et le retour bienvenu à une exigence plus cinématographique que médiatique, bravo ! Mais le second soufflet, corollaire, blesse un peu : pourquoi un film d’une telle force n’a-t-il pas obtenu le privilège de concourir pour la Palme d’or ? Sans doute parce que la compétition se trouvait déjà très (trop) riches en œuvres françaises, avec 5 titres sur 19. On n’imagine pas un instant que le sujet — la représentation d’une jeunesse en rupture dans une banlieue d’aujourd’hui — ait joué contre le film. Même si depuis Entre les murs, il y a comme une timidité, une réticence, à incorporer dans la compétition les films témoignant de cette réalité : l’an dernier, le pourtant excellent Bande de filles de Céline Sciamma n’avait ainsi pas eu l’heur de plaire aux sélectionneurs ; il avait heureusement été « repêché » par la Quinzaine des Réalisateurs.

L'Agression, Le Sauvage, Ils sont grands ces petits, À nous deux, Place Vendôme : Catherine Deneuve, une carrière dans la continuité… Photo © Wild Bunch Distribution
L'Agression, Le Sauvage, Ils sont grands ces petits, À nous deux, Place Vendôme…
Catherine Deneuve, une carrière dans la continuité. Photo © Wild Bunch Distribution

L’art d’être juge

Ce sont des sentiments très ambivalents quant à l’éducation qui se télescopent à la vision de La Tête Haute. D’abord, on est tenté d’adopter une lecture réac : les familles sont devenues incompétentes, trop permissives ; elles ne savent plus donner un cadre rigoureux à leur progéniture, parce qu’elles n’ont pas la conscience de la limite ou qu’elles contestent son principe d’autorité. Quant à l’institution judiciaire, elle se montre d’un intolérable laxisme, accordant des circonstances atténuantes et des secondes chances à n’en plus finir à de jeunes récidivistes ne méritant que l’incarcération. Jugement impulsif que le film va démonter à chaque séquence : la tolérance apparente de la juge correspond à une stratégie nourrie par l’expérience d’une vie au contact de mineurs déphasés. Le processus de sauvetage ne se fait pas dans la coercition absolue, mais selon un chemin balisé. C’est une épreuve de patience, semée d’irrégularités. On comprend beaucoup mieux l’absence de sanctions automatiques, et pourquoi les professionnels de justice disposent d’une telle latitude dans l’interprétation des textes. Il n’empêche que leur responsabilité est écrasante.

Mains tendues

Suivre le destin d’un mal-parti au profil caricatural d’adolescent désocialisé, n’a rien a priori de très original : tous les « petits criminels » du cinéma se ressemblent. Malony ne fait pas exception à la règle ; pourtant sa trajectoire à l’écran apparaît comme réellement singulière, car Emmanuelle Bercot, en mettant en images son dossier, son « casier », donne une cohérence au désordre de ses actes. Il y a là une sacrée gageure : Malony accomplit une suite de faits incompréhensibles et illogiques, manque de saisir une invraisemblable série de mains tendues, multiplie les provocations gratuites, ajoute à ses erreurs des fautes qu’il aggrave en délits, voire en crimes ! Et cependant, chaque étape participe de sa (re)construction. Chaque rechute contribue à faire germer davantage l’adulte conscient en lui, à dissiper cette colère primitive qui est son seul langage. Tout ce qui l’éloigne de la toxicité maternelle, enfin, accélère sa mue vers l’être civilisé. Il faut le voir incapable de tenir un stylo, d’écrire, de parler sans exploser, baiser (violer) dans l’animalité au début de son parcours ; puis verbaliser ses sentiments, peu à peu. Ouvrir les vannes. Pleurant. Lâcher des « je t’aime » à qui l’a aidé.

Vraies gens

Projet de pochette pour l’album Off the Wall de Michael Jackson, finalement non retenu (on ne sait pas pourquoi…)Photo © Wild Bunch Drstribution
Projet de pochette pour l’album Off the Wall de Michael Jackson,
finalement non retenu (on ne sait pas pourquoi…) Photo © Wild Bunch Drstribution

La Tête haute change également la donne de la représentation. Au fil du temps, la majorité des films traitant de problématiques sociales ont fini par adopter les mêmes conventions esthétiques et narratives, histoire de se conformer à l’estampe « réaliste » — comme la caméra à l’épaule, codant l’instabilité et témoignant d’une volonté documentarisante. Emmanuelle Bercot s’abstrait de ces procédés devenus clichés. Et son image posée n’empêche pas de raconter les bureaux trop étroits, saturés de dossiers, de la protection de l’enfance. Ici, la banlieue déshéritée s’inscrit dans un cadre soigné ; le dialogue, où voisine le parler châtié de la juge et les répliques hérissées, à la syntaxe approximative, de Malony et de sa mère, fait authentique, pas « écrit ». Les silhouettes, enfin, qui gravitent dans leur entourage, ne sont pas des faire-valoir ou des prétextes, mais de vraies gueules du bas l’échelle — tel ce bistroquet mutilé de la voix, éphémère maître de stage du jeune protagoniste — incarnées par des non-comédiens comme Rod Paradot, alias Malony. Moins des personnages que des personnes.

De l’usage de l’inconscient

Un film n’achève pas sa course créative sur l’écran dans l’immédiateté de la projection, car le spectateur en poursuit inconsciemment la construction ; il l’étaie à partir de matériaux dont il dispose en son for intérieur… mais dont un cinéaste peut soupçonner l’existence. C’est à dessein qu’Emmanuelle Bercot a fait appel à Benoît Magimel pour incarner Yann, l’éducateur ayant lui-même un passé d’adolescent délinquant. Elle ne peut ignorer que le public va associer au personnage des images de jeunesse du comédien découvert à 13 ans dans La Vie est un long fleuve tranquille, validant ses évocations du passé dans la fiction. Et renforçant l’épaisseur réaliste de Yann, au profit global du film. De même, le fait que Magimel ait réussi à bâtir une carrière, à « survivre » à son statut artistiquement précaire d’enfant-comédien (combien tombent dans l’oubli, l’âge ingrat passé !), contribue à prouver qu’une jeunesse pétrie d’incertitudes peut déboucher un vie d’adulte équilibrée. Le symbole de la transmission de témoin entre générations n’étonne pas de la part d’Emmanuelle Bercot : elle le traite de manière plus ou moins détournée dans quasiment tous ses films depuis ses débuts dans le court métrage. La Tête haute constitue un aboutissement.

Affiche de La Tête haute © DR


La Tête haute, de Emmanuelle Bercot (Drame, France, 2 h), avec Rod Paradot, Catherine Deneuve, Benoît Magimel, Sara Forestier… Sur les écrans le 13/05/2015.

 

Bande annonce de La Tête haute

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