Critique : Le Fantasme de l’échec, de et mis en scène par Véronique Bettencourt

Le Fantasme de l'échec © DR
Le Fantasme de l'échec © DR

Pour un artiste, l'échec est-il une certitude aussi absolue que la perspective de devoir vivre avec le RSA ? Véronique Bettencourt s’interroge dans une fausse conférence pleine de fantaisie…

Solange Dulac, artiste, s’interroge — elle aime bien s’interroger. Aujourd’hui, elle se questionne sur la notion de l’échec et de la réussite dans son milieu professionnel ; comment il est perçu de l’intérieur et par l’extérieur. Un sociologue spécialiste de la question a accepté de se joindre à elle pour débattre de ce sujet, et commenter les témoignages que Solange a recueillis parmi ses consœurs et ses confrères, et dont elle émaille le récit de son propre parcours…

Comédie musicale ? Non. Comédie, oui et non ; musicale… aussi. Entre conférence-happening et auto-fiction documentaire, la proposition de Véronique Bettencourt se classe dans l’inclassable en prenant le nom de “divertissement prosopographique”. La note d’intention évoque un “bazar multimédia-povera”. Le terme s’avère particulièrement judicieux, car la scénographie “bouts d’ficelle” du spectacle, totalement assumée, résulte d’un défaut de moyens économiques, pas artistiques : avec davantage de confort, Véronique Bettencourt signerait une composition vidéo qui rivaliserait sans peine avec celles de Jean-Christophe Averty du temps de sa splendeur. Elle nous fait croire à de l’incertitude (objet d’étude favori de son personnage de sociologue, en particulier chez les intermittents) mais, sous des abords bancals, tout est d’une grande maîtrise. Et nous rappelle que talent, notoriété et moyens sont des éléments disjoints - leur conjonction autour d’un projet artistique se révélant un heureux concours de circonstances.

Jeu d’échec

Navigant dans le passé de son double Solange, passé infusé du sien, Véronique Bettencourt rassemble une mosaïque de propos chocs, grâce au montage, assez roublard, qui garde des interventions extérieures les plus filandreuses des phrases (le complice Yves Charreton, savoureux) ou les meilleures punchlines (la libertaire Marie-Claire Cordat mériterait une mise en lumière). L’humour qui s’en dégage est salvateur, y compris pour les témoins paraissant désabusés par une vie de lutte : ce qu’ils racontent, c’est qu’en dépit des échecs, des salles qui se vident, des galères économiques, de l’absence de notoriété et de subventions, ils n’ont jamais renoncé ; ils ont poursuivi leur chemin avec sérieux. Mais sans se prendre au sérieux. Voilà la grande qualité du Fantasme de l’échec : offrir un vrai point de vue sur la question de la création par la création et les créateurs, mais sans cette abominable prise de tête suffisante et nombriliste dont certains croient devoir agrémenter leurs spectacles pour leur donner de la profondeur — du plomb, oui ! La fantaisie Bettencourt, incarnée par cette fée hallucinée et diaphane, bottée de rouge, brandissant une brosse, scandant comme un mantra “Le-Fan-tasme-de-l'échec” et nommée Solange Dulac, se révèle une plaisante alternative à toutes les mascarades intellectualisantes… comme à bien des colloques soporifiques ! Une question demeure : Le Fantasme de l’échec étant annoncé comme le premier volet d’un triptyque, qu’est-ce qui décidera de la mise en œuvre des spectacles suivants, un cuisant succès ou un triomphal échec du premier ? Ah, cette satanée incertitude…

Le Fantasme de l’échec, conception et jeu Véronique Bettencourt (Compagnie Fenil Hirsute), avec Stéphane Bernard et Fred Bremeersch, jusqu’au samedi 13 décembre au théâtre Les Ateliers, Lyon 2e. www.t-la.org De 12 à 20 euros.
Bande annonce du Fantasme de l'échec

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