Critique : Le Roi et moi, mis en scène par Jean Lacornerie

Le Roi et moi. Enfin, et Anna… © Jaime Roque de la Cruz
Le Roi et moi. Enfin, et Anna… © Jaime Roque de la Cruz

Reprise au Théâtre de la Croix-Rousse de ce spectacle coproduit avec l’Opéra de Lyon : un musical à l’ancienne dans une version modeste et épurée. Globalement, la proximité paie.

Institutrice anglaise, Anna a été engagée par Rama IV, le roi de Siam, pour éduquer à l’occidentale les nombreux enfants du monarque. Selon les termes du contrat, elle a droit à 20 livres par mois et à une maison indépendante attenante au palais pour elle et son fils Louis. Comme le souverain “oublie” systématiquement qu’il a fait cette promesse de résidence à Anna, celle-ci s’emploie à le lui rappeler, bien qu’il soit le roi. Ce qui ne déplaît pas tant que ça à Rama IV, loin d’être insensible à l’institutrice. Et bien qu’il se montre parfois puéril ou fasse preuve de mauvaise foi, ce roi saura être assez malin pour recourir à l’ingéniosité diplomatique d’Anna afin de gagner à sa cause les représentants de la couronne britannique…

Le chœur de la Maîtrise de l'Opéra de Lyon, très discipliné © Jaime Roque de la Cruz
Le chœur de la Maîtrise de l'Opéra de Lyon, très discipliné
© Jaime Roque de la Cruz

On se souvient tous du crâne lisse de Yul Brynner et du chignon de Deborah Kerr dans la version cinématographique de cette comédie musicale (enfin, les plus âgés ou plus cinéphiles d’entre nous…). Mais on ne sait pas forcément que le comédien doit, outre son Oscar, quasiment sa carrière au rôle du roi de Siam qu’il a campé sur scène plus de 4 000 fois. Signée par Oscar Hammerstein II (auteur également de La Mélodie du bonheur), la partition du Roi et moi est entraînante, et la pièce plutôt légère et désuète — chacun apprend à se connaître, à respecter l’autre, et le roi “grand enfant”, se fait “civiliser” par l’Occidentale. Et parfaite pour la Maîtrise de l’Opéra de Lyon, qui constitue l’essentiel de la distribution : une trentaine d’enfants — soit soixante petits chanteurs, puisque deux distributions alternent — pour incarner la (nombreuse) progéniture du roi, ainsi que certains des personnages secondaires. Le rôle de l’esclave Tuptim, par exemple, n’est pas anodin : il donne lieu à un solo particulièrement ardu — dans la distribution A, son interprète, vocalement impressionnante, a du mal à tenir la justesse. L’orchestre, présent en bord de scène (quel plaisir !) et dirigé par Karine Locatelli, est là pour récupérer ce genre d’écart avec élégance, et même pour ajouter de discrets clins d’œil : surveillez le trombone lorsqu’il mime la sirène du bateau !

Ça tord le cou, mais ça vaut le coup

L'orchestre, sur le bord de la scène © VR
L'orchestre, sur le bord
de la scène © VR

Évidemment, Jean Lacornerie, ne cherche pas à rivaliser avec Broadway : il n’en a ni les moyens financiers, ni la volonté artistique. À partir du matériau que constitue le livret, il propose donc une mise en scène à l’épure, et une scénographie dépouillée, où la suggestion de décors par des voilages ajourés remplace très avantageusement l’étalage de bimbeloterie orientalisante dont nous gratifient certaines productions kitsch. De même, il ne cherche pas à faire durer le spectacle par l’insertion d’intermèdes inutiles : on est ici dans une version efficace, presque austère, en tout cas minimale et cela n’est pas désagréable. Ce qui l’est en revanche, c’est la position infernale du surtitrage, très en aplomb de la scène, qui oblige à se dévisser le cou lors de séquences chantées pour lire la traduction : une projection en fond de scène ou doublée sur les côtés aurait été plus confortable pour la nuque du spectateur. Ou bien une version française des lyrics, comme cela se fait parfois.

Le Roi et moi, de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II, mis en scène par Jean Lacornerie, sous la direction musicale de Karine Locatelli, jusqu’au 28 décembre au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon 4e. www.croix-rousse.com. De 5 à 26€.

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