Critique : Le Souffle, de Alexander Kott

Quand il y a deux fils, c'est toujours le rouge qu'il faut couper. Comment faire quand il n'y en a qu'un ? © DR
Quand il y a deux fils, c'est toujours le rouge qu'il faut couper. Comment faire quand il n'y en a qu'un ? © DR

★★★★☆ Dans cette histoire sans paroles, un vent de beauté parcourt la steppe kazakhe. Le problème, c’est qu’il annonce de méchantes perturbations…

Une ferme plantée au milieu de la plaine kazakhe, à la limite d’une zone où il semble déconseillé de se rendre. C’est ici que Dina défie la solitude, en compagnie de son père. Comme les visites sont rares, pour s’occuper, elle fabrique des collages poétiques. Et pour se divertir, elle observe les pitreries de deux garçons de son âge — un cavalier des environs et un grand échalas venu de Moscou — qui tentent chacun d’obtenir ses faveurs. Mais la quiétude ambiante va être à jamais perturbée par un redoutable souffle et un champignon qui n’ont rien de naturels…

Test réussi

Présenté il y a quelques mois aux Rencontres cinématographiques du Sud d’Avignon sous un titre provisoire et énigmatique (Test), Le Souffle est une spectaculaire découverte. Et un film méritant d’autant plus d’être exposé que, pour le grand public, il est potentiellement invisible. Sur le papier, il accumule en effet tellement de singularités, de bizarreries perçues comme des handicaps, que cela en deviendrait presque risible. Il faut dépasser la caricature : les spectateurs ne doivent pas craindre d’aller voir une œuvre russe, sans star, sans dialogue, évoquant les essais nucléaires de l’URSS au Kazakhstan. Et ne surtout pas s’arrêter à l’affiche, dont austérité soviétique ferait croire à la ressortie d’une copie à peine dépoussiérée de la fin des années cinquante. À vrai dire, elle constitue presque l’antithèse esthétique du film qu’elle annonce : en l’observant, personne ne peut imaginer que la beauté plastique du Souffle est à même de provoquer un blast visuel. Et pourtant…

Encore une supporter du Red Star ! © DR
Encore une supporter du Red Star ! © DR

Beauté à couper le souffle

Combien de réalisateurs ont désintégré leur film en sacrifiant l’émotion et la simplicité sur l’autel d’une radicalité conceptuelle ! Ici, le mutisme des personnages n’est pas un fin en soi ; quant au désir, si rare de nos jours, de signer des images d’une époustouflante splendeur, il n’a rien d’une quelconque volonté d’épate publicitaire. Alexander Kott exalte la beauté élémentaire d’une Nature puissante mais fragile, avec rigueur, symétrie, et le concours de lumières favorables — comme l’a, du reste, toujours fait Terrence Malick. Son écriture visuelle, économe en mots et en clichés, renforce la fantaisie des situations folâtres, contribue à la légèreté poétique. Mieux : elle rend possible ce qui tient du prodige ou de l’absurde : gober le soleil, voler parmi des nuages en coton, traverser la steppe dans un avion sans ailes…
 

C’est de la bombe !

Mais toute cette magie ordinaire, toute cette vitalité apparaissent comme éminemment vulnérables : on perçoit dès les premiers instants, dans un hors champ non identifié, le germe du malheur à venir. Le trouble impalpable qui fera que l’émerveillement coutumier se transmutera en souvenir obscur. Le Souffle, ce n’est un mystère pour personne, s’inspire des expériences atomiques réalisées sur le territoire kazakh au début de la Guerre Froide — les fameux « tests ». Et l’on devine sans peine à quoi ont été exposés, à l’époque, les paysages et les habitants de ces zones. Ce qu’il advient au père de Dina, à Dina elle-même et à ses galants n’est qu’une extrapolation ; une synthèse. Lorsque l’on soumet une terre au feu nucléaire, le souffle qui lui succède, au milieu des ruines calcinées, est encore de la saloperie radioactive…

Le Souffle Affiche


Le Souffle, de Alexander Kott (Drame épuré et esthétique, Russie, 1h35), avec Elena An, Karim Pakachakov, Narinman Bekbulatov-Areshev… Sur les écrans le 10/06/2015.
Bande annonce de Le Souffle

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