Critique : Les Souvenirs, de Jean-Paul Rouve

Tata Yoyo, je présume ? © UGC Distribution
Tata Yoyo, je présume ? © UGC Distribution

★★★★☆ À force d’exceller comme réalisateur, Jean-Paul Rouve va-t-il nous faire oublier qu’il est aussi un magnifique comédien ? Dans le très beau Les Souvenirs, heureusement, il se ménage un petit rôle…

Étudiant en lettres, Romain se cherche, mais sans impatience. Souriant, toujours prêt à rendre service, le jeune homme est le confident de sa grand-mère et réceptacle de son râleur de père, qui ronchonne encore plus depuis qu’il vient d’être mis à la retraite. Quand la santé de sa grand-mère se dégrade, le père décide de la placer dans une maison de retraite, et de vendre en cachette son appartement. Mais l’aïeule découvre la vérité, et disparaît. Romain part à sa recherche, sur la trace de ses souvenirs…

Le cinéaste Jean-Paul Rouve est un magicien : il a fait éclore le roman-bourgeon de David Foenkinos qui, à l’état littéraire, restait désespérément recroquevillé sur lui-même. En fait, il se produit avec ce film un prodige à l’inverse de la déception observée lors de l’adaptation de La Délicatesse (pourtant signée par le romancier et son frère) : portée à l’écran, cette dentelle d’émotions et d’humour était devenue fade, lourde. Et le récit, tout émaillé de digressions, d’interlignes — cette écriture en course de lièvre de Foenkinos qui agace ou enchante — n’avait pas trouvé son équivalence audiovisuelle, ni de rythme. Il lui aurait fallu un Jean-Paul Rouve, capable de déceler le potentiel mélancolique d’une œuvre et de la sublimer par le son, l’image et les comédiens, comme il le fait avec Les Souvenirs, qu’il habite et rhabille. Cela n’étonnera pas outre mesure ceux qui se souviennent de ses deux longs métrages précédents. Le premier, Sans arme, ni haine, ni violence, un biopic en puzzle sur Spaggiari, laissait entrevoir la complexité du personnage, et montrait surtout que Rouve avait un point de vue et des idées de mise en scène. Dans le deuxième, Quand j’étais petit, une splendeur, non seulement il tirait parti d’un scénario fantastique (à tout point de vue) mais il s’imposait comme un formidable directeur d’acteurs — à même d’obtenir de l’émotion sans gaudriole d’un Benoît Poelvoorde bouleversant.

Portrait d’une famille

Et au moment où on s'y attend le moins, Jean-Paul Rouve est bouleversant. Mais ce n'est pas là. Là, il met juste mal à l'aise.
Et au moment où on s'y attend le moins, Jean-Paul Rouve est bouleversant. Mais ce n'est pas là. Là, il met juste mal à l'aise.

Les Souvenirs-film rééquilibre une histoire trop centrée sur le narrateur (une vague autofiction banale en littérature) pour en faire un portait de famille doux-amer touchant — mais pas un portrait de groupe à la façon de ces films-chorale, gesticulants et bavards pour mieux masquer leur manque de substance, non. Un portrait où chacun se trouve dépositaire d’une partie des souvenirs communs, où chacun noue des relations privilégiées qui avec son père, qui avec son fils, qui avec sa mère, qui avec son mari… La vérité de cette famille est un kaléidoscope formé de ces liens ; un miroir mouvant dont l’imperfection est gage d’exactitude. Rarement plus de deux personnages se partagent l’écran et c’est normal : les choses graves et profondes, les souvenirs ne se dévoilent pas devant des foules immenses, mais se confient à des proches choisis. Rouve nous rend “familier de cette famille”, nous fait éprouver de l’empathie pour leurs errances qui sont ou seront les nôtres : à l’aube ou au crépuscule de la vie d’adulte, au seuil de la vie professionnelle… bref, à ces moments charnières de l’existence où l’on ne sait plus qui l’on est, qui l’on devient ; où l’on a comme seule certitude, en mémoire, d’avoir été…

La distribution qui ne joue pas l’épate contribue à l’agrément du spectateur : Mathieu Spinosi est un parfait choix, lumineux sans entrer dans l’emploi de jeune premier, naturel sans composer l’effacement. Michel Blanc reprend, en le rattrapant, le rôle de retraité dépressif qu’il incarnait dans Une petite zone de turbulences. Ce n’est pas tous les jours que l’on a droit à un tel joker ! Mais plus qu’Annie Cordy, que la profession va certainement célébrer, c’est Jean-Paul Rouve qui retient l’attention. Même s’il n’a que trois lignes de dialogue, son rôle est une synthèse parfaite du film : maladresse, humour, gentillesse et souffrance. C’est ça, la délicatesse.




Les Souvenirs, de et avec Jean-Paul Rouve (Comédie dramatique, France, 1 h 36), avec également Michel Blanc, Annie Cordy, Mathieu Spinosi… Sur les écrans le 14/01/2015.
Bande annonce

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