Critique : Leviathan, de Andreï Zviaguintsev

Cheleviat, le maire mafieux alcoolique, violent, omnipotent… Qui pourrait le faire tomber ? Personne, ceci n'est pas un conte pour enfants.
Cheleviat, le maire mafieux alcoolique, violent, omnipotent… Qui pourrait le faire tomber ? Personne, ceci n'est pas un conte pour enfants.

★★★★☆ Zviaguintsev tourne un polar, un film politique et en dérision le pouvoir russe dans Leviathan.

Kolia tient un garage, dans un coin reculé proche de la mer de Barents, qui suscite la convoitise du potentat local, le maire Cheleviat. Celui-ci a bien cherché à convaincre Kolia de lui vendre sa parcelle, mais face à son refus, le maire a sorti un arsenal juridico-mafieux aboutissant à une expropriation. Aidé par un ami avocat venu de la capitale, Kolia lutte au tribunal… Mais les dés sont pipés, et le contexte se fait dangereux pour l’irréductible, son épouse, et le fils qu’il a eu d’une précédente union…

Le Léviathan… Un monstre biblique des profondeurs, une bête d’apocalypse et un gobeur d’âmes… C’est aussi le sobriquet tragi-comique d’une entité étatique qui, à force de tout dévorer, menace de s’effondrer sous sa propre masse, et cependant continue, insatiable, à cannibaliser toute vie l’approchant. Ce système devenu quasi autonome, capable de se protéger, semblant donc doué de conscience, et plus puissant que les fantoches censés le contrôler, n’existe pas que dans les romans d’anticipation : pour Zviaguintsev, il parle clairement russe. Entendons-nous bien : dans chaque pays sommeille un Léviathan ; plus il est massif, omnipotent, plus impressionnant est le courage du cinéaste le défiant. À ce petit jeu, Zviaguintsev frôle le sans-faute autant que des représailles : son attaque des institutions et des gouvernants, n’est pas le moins du monde voilée ; sa dénonciation de la collusion des pouvoirs et de leur corruption nette. Il place déjà les dirigeants actuels dans une perspective révolue, comme s’ils n’étaient que de dérisoires figurants du Temps, une quantité négligeable. Y a-t-il pire affront pour ceux qui s’imaginent modeler l’Histoire, pire dérision ?
Et puis, sur ce motif politique, car une histoire a besoin de chair, il brode la trajectoire de Kolia, et le piège odieux dans lequel ce personnage va s’engluer. On comprend que le Prix du scénario ait échu à Zviaguintsev, tant roublarde — ou perverse — nous apparaît, au dénouement, la construction de l’intrigue. On a goûté le folklore arôme vodka, les coups de gueule, les longs attendus de procès ou les plans fixes sur des décors (toujours) soviétiques ; seulement, pendant ce temps, un conte horrifique s’écrivait souterrainement, orné d’une de ces manipulations qui laissent le spectateur empli de doutes à l’orée du générique. Mais riche d’une certitude : Leviathan est un monstre de film.



Leviathan, de Andreï Zviaguintsev (Drame profond et fourbe, Russie, 2 h 21), avec Alexeï Serebriakov, Elena Liadova, Vladimir Vdovitchenkov… Sur les écrans le 24/09/2014.

Bande annonce de Leviathan

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