Critique : Love, de Gaspar Noé

Jusqu'ici, tout va bien… / photo © Wild Bunch
Jusqu'ici, tout va bien… / photo © Wild Bunch

★★★★☆ Film X, film de Q ? Le nouveau Gaspar Noé possède tant de dimensions et d’intensité dramatique qu’il faut pour le décrire, convoquer bien davantage de lettres, notamment L et J…

Paris, le Jour de l’An. À moitié dans le coaltar, Murphy se réveille aux côtés de sa compagne Omi  et de leur enfant, Noé. Sur sa messagerie, la voix angoissée de la mère de son ex petite amie, Electra, lui demande de l’aide : sa fille a disparu depuis plusieurs semaines. Comme frappé de stupeur, Murphy entreprend de partir à la recherche d’Electra. En passant quelques coups de fil, mais surtout en s’immergeant dans ses souvenirs : il revoit la sensualité de leur relation passionnée. Se remémore comment Omi, intégrée dans leur couple à la faveur d’un jeu à trois, brisa leur lien privilégié et précipita Electra dans des errances et les stupéfiants. Revit aussi la jalousie éprouvée vis-à-vis de l’ancien amant de sa belle ; et se rappelle l’instant fragile, si pur, de leur rencontre…

Cinéma dard et d’essai

Ne voir en Gaspar Noé qu’un provocateur ou un pornographe serait un contresens. Sans doute est-il bien monomaniaque ; obsédé, habité par cette antienne, qu’il ne cesse d’illustrer de film en film : le temps détruit tout. Tout, et en particulier ce qui fait le caractère précieux de l’existence : sa beauté, sa fragilité, sa sensibilité, son indicible. Ce qu’une pudeur hypocrite considère comme non représentable, Noé s’emploie à le montrer à l’écran, avec certainement la jubilation du sale gosse contrevenant aux règles établies, mais également la satisfaction de répondre à plusieurs défis concomitants. Admirateur assumé de Kubrick, Gaspar Noé pense le cinéma en tant que réelle synergie entre narratif et technique — pourquoi se priver de l’un ou de l’autre, lorsque l’on peut user des deux, et ainsi démultiplier l’expérience du spectateur ? Quand on peut lui offrir des sensations inédites ? L’intégration de scènes de sexe non simulées, de plans explicites, de séquences suggestives en 3D sert ce dessein. Elle ne vise pas à émoustiller gratuitement, mais à combiner le discours ordinaire sur l’amour avec sa mise en images frontale qui, elle, l’est moins dans le cinéma d’auteur.

Homme au bain / photo © Wild Bunch
Homme au bain / photo © Wild Bunch

Sexe et prétérition

Ce projet d’association discours/actes est clairement annoncé par le personnage de Murphy, l’un des (nombreux) doubles de Gaspar Noé dans Love. Étudiant en cinéma, le personnage explique à plusieurs reprises qu’il poursuit l’idée d’un film reposant sur cette cohérence, déplorant son absence sur les écrans. Love, œuvre de Gaspar Noé, est donc la concrétisation du désir artistique de Murphy, personnage de Love. Le film se contient en lui-même, comme il contient des allusions aux réalisations précédentes de Gaspar Noé : on reconnaît dans un coin la maquette du Love Hotel, et sa façade kaléidoscopique, qui servait de décor au final d’Enter The Void. Et puis il y a cette construction « à rebours », qui ne peut qu’évoquer son chef-d’œuvre radical, Irréversible. Noé ne fait pas dans la redite ou l’auto-célébration : il prolonge une réflexion, approfondit un thème. Tourne autour d’un même objet, dont il met en lumière les différentes facettes. Mais si Irréversible alignait les séquences dans l’ordre anti-chronologique, à la façon d’un immense flash-back, la construction de Love est plus subtile. Ici, on progresse en spirale, par à-coups, par va-et-vient entre le présent et un passé révélant peu à peu le détails de ses tourments… mais aussi d’un bonheur à jamais enfui. Plus que la mécanique du sexe, Noé reconstitue la mécanique de la mémoire : un tombeau étrange, jamais totalement scellé.

Il semblerait qu'il y ait quelque chose entre elle et lui… / © Wild Bunch
Il semblerait qu'il y ait quelque chose entre elle et lui… / © Wild Bunch

Un conte défait

Quand Beigbeder joue la carte du pied-tendre et prétend, en comptable dérisoire, que L’Amour dure trois ans, on écoute d’un derrière distrait ses élucubrations fleur bleue. Avec Noé, au moins on s’épargne les coquetteries. Pour raconter la douleur éprouvée par la perte d’un amour fou, le  réalisateur de Love en montre l’intensité, l’absolu. Il en dessine la plénitude atteinte par le sexe, son incarnation parfaite, puis en déconstruit l’architecture pour en revenir à l’étincelle originelle. Ce retour à l’éden de la relation, couplé à une obsession de l’inexorable, transforme la quête intérieure de Murphy en une déchirante élégie. Love est certes un poème érotique, mais sa dimension mélodramatique, l’intensité de son désespoir, finissent par faire passer en seconde position toutes celles expérimentées par les protagonistes (et pourtant, elles sont multiples et variées…). Oui, un poème érotique et non pornographique, malgré une éjaculation de face en très gros plan et en 3D : aucun porno n’oserait prendre comme bande originale les Gymnopédies et les Gnossiennes de Satie, les Variations Goldberg de Bach ou la musique de Jeux interdits popularisée par Narcisso Yepes !

“-Ça te dirait d'aller voir "Intimité" de Chéreau au cinéma ?”
“-Ça te dirait d'aller voir "Intimité" de Chéreau au cinéma ?” / © Wild Bunch

Kubricité et jeux de pistes

La référence au titre du film de René Clément, pour ironique qu’elle soit, n’est pas la seule convocation cinéphile opérée dans Love. Les murs de l’appartement du héros sont ornés d’affiches de Saló de Pasolini (un joli précédent en matière de sexe à l’écran) ou encore d’Intolérance de Griffith, et Noé s’arrange pour que Murphy et Electra discutent de 2001: L’Odyssée de l’espace. Encore et toujours Kubrick… Sa présence tutélaire se devine quasiment à chaque plan : la grammaire visuelle de Noé en est imprégnée. Sa manière de travailler les symétries, de placer ses personnages au centre de l’image, mais également son recours massif à l’écarlate, contrepoint chromatique et organique dans Shining, ou de filmer une orgie dans une boîte échangiste, renvoient au cinéma de l’oncle Stanley. Mais si dans Eyes Wide Shut le parcours humiliant et initiatique du protagoniste s’achevait par des retrouvailles avec son épouse, dans Love le fatum noéien pèse. Si happy end il doit y avoir, c’est par illusion d’optique ou chronologique. Le bonheur n’existe qu’un instant fugace, qu’il faut capturer à tout prix par l’image, la photographie, le son, le cinéma, les yeux, la bouche, le corps, pour pouvoir le revivre à jamais — ce que fait Murphy lorsqu’il prend des photos d’Electra. Lui-même sait inconsciemment avant la rupture que le temps détruit tout…

Affiche Love © DR


Love, de Gaspar Noé (Mélodrame/Érotique, int. -16 ans avec avertissement puis -18 ans depuis le 3 août, France, 2h14), avec Karl Glusman, Aomi Muyock, Klara Kristin… Sur les écrans le 15/07/2015.

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