Critique : Lucrèce Borgia, mis en scène par David Bobée

Cette eau éclabousse, contamine et n'assainit jamais. © Arnaud Bertereau/agence Mona
Cette eau éclabousse, contamine et n'assainit jamais. © Arnaud Bertereau/agence Mona

En anti-vestale façon Darth Vader (ou plutôt Dark Mother), une Béatrice Dalle amphibie se mouille, cernée par un aréopage de pages abdominalement surdéveloppés. Hugo 2.0 par David Bobée.

Précédée d’une sordide réputation de débauchée incestueuse, de manipulatrice et d’empoisonneuse, Lucrèce Borgia arrive de Ferrare à Venise pour s’attirer en catimini les bonnes grâces d’un jeune capitaine, Gennaro. Mais les frères d’armes du soldat la reconnaissent comme étant la funeste fille du pape, et lui infligent un affront public cinglant, révélant son pedigree de dégénérée à Gennaro. Dévastée, Lucrèce ourdit une vengeance contre eux, alors même que son époux le duc de Ferrare en arme une contre Gennaro, qu’il suspecte d’être l’amant de sa femme. Tout ce petit monde se retrouve à Ferrare, où la plus noire des tragédies pourra s’accomplir…

Pièce d’eau

Dans cette pièce, chacun cherche : Lucrèce une forme de rédemption, d’absolution partielle de sa vie de pécheresse auprès du précieux Gennaro ; Gennaro la trace de ses parents qui l’ont abandonné à la naissance. Et David Bobée par quel moyen esthétiser l’obscure clarté ambiante. La combinaison de ces préoccupations aboutit à une scénographie très vénitienne — comprenez : reposant sur un plateau inondé (donc inondant potentiellement le premier rang, équipé par précaution de ponchos imperméables). Mais si l’eau est d’ordinaire parée de qualités purificatrices, celle dans laquelle les personnages s’empêtrent, qui gorge leurs costumes et leste leurs pas, évoque davantage un déversoir croupi où se confondent crachats, liquide amniotique, poisons et résidus de bénitiers. Une eau qui salit, qui contamine par aspersion — et les éclaboussures ne manquent pas, directes ou par ricochet : personne ne peut se prémunir de la corruption humide.
Et puis cette eau qu’on peut projeter flatte les silhouettes avantageuses des jeunes interprètes, qui prennent souvent la pose “statue grecque” — certains d’ailleurs se subliment dans l’expression corporelle, oubliant au passage la composante expression orale de leur rôle. Cette différence de niveau dans la distribution est agaçante, car elle perturbe le beau rêve de spectacle total et hybridé que Bobée nous promet, ce mélange sans a priori d’univers théâtraux, chorégraphiques, musicaux (par la présence d’un musicien jouant live) et, naturellement, cinématographique grâce à Béatrice Dalle. Présence indiscutable, c’est une Lucrèce douce qu’elle livre, mais loin d’être  dépassionnée. Sans doute est-elle le personnage le plus humain de cette histoire s’achevant par un fondu au rouge ; un monstre proclamé, au cœur blessé, mais demeuré pur.

Lucrèce Borgia, de Victor Hugo, mis en scène par David Bobée, jusqu’au 22 novembre au théâtre de la Croix-Rousse, Lyon 4e. www.croix-rousse.com, 04 72 07 49 49. De 5 à 26 €. Rencontre en bord de scène le mercredi 19 novembre.

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