Critique : Microbe et Gasoil, de Michel Gondry

Le Corbusier, période grunge / photo © StudioCanal
Le Corbusier, période grunge / photo © StudioCanal

★★★☆☆ Un quart de siècle après avoir chanté Ma Maison au sein du groupe Oui Oui, Michel Gondry en fait rouler une dans un film inspiré par sa jeunesse. Auto-biographique ?

Daniel passe son temps à dessiner et à fuir les attentions de sa mère neurasthénique, qui le préfère à ses deux frères. Surnommé Microbe au collège à cause de sa petite taille, il dévore des yeux Laura, qui le regarde à peine. Sa solitude est bientôt bousculée par l’irruption d’un nouveau, Théo, bricoleur de moteurs à ses heures, qui va gagner le surnom de Gasoil. Très différents de leurs camarades versaillais, Microbe et Gasoil deviennent inséparables. Et décident de construire une voiture pour partir en vacances. Au fait : elle aura la forme d’une petite maison, c’est plus pratique…

Quand Michel Gondry dit "Moteur !", on le voit à l'écran / photo © StudioCanal
Quand Michel Gondry dit "Moteur !", on le voit à l'écran / photo © StudioCanal

Marche arrière, toute !

En renonçant à son projet d’adaptation d’Ubik de Philippe K. Dick — trop volumineux et trop culte après une production comparable, L’Écume des jours — Michel Gondry s’est replié sur lui-même. Cette position tiendrait du dépit ou de la tentative de restauration d’un amour-propre entamé pour n’importe qui d’autre. Mais pour l’auteur de Soyez sympa rembobinez, le retour en soi (ou sur soi) participe de la dynamique créative. Ainsi, c’est en fouillant dans ses tiroirs de souvenirs, en explorant les carnets dans lesquels il note ses rêves, qu’il a composé la trame de Microbe et Gasoil, fiction plus légère, et en apparence plus réaliste. En apparence seulement… Car il s’agit sans doute de son œuvre la plus ouvertement intime. Dépouillé d’effets, même s’il n’est pas dépourvu de gestes ni de trucages techniques (comme de rares marches arrières, ici plus signifiantes), Microbe et Gasoil est la genèse de Michel Gondry. Au-delà du fait que les sobriquets des personnages forment les initiales du cinéaste, celui-ci se reconnaît dans ses deux créatures : lui aussi gribouillait à longueur de temps quand il ne bricolait pas, et il jouait les meneurs de troupe. À la fois délicat et bagarreur, le jeune Gondry se situe à l’intersection de ses protagonistes.

La science des films

Débutant par une restitution tranquille de faits passe-partout, une mise en images sage et anecdotique, le film est peu à peu contaminé par l’imaginaire, noyauté par les fantasmes et l’onirisme du réalisateur, qui brode entre son passé vécu et ses regrets d’antan, et rectifie le tout avec ses rêves d’aujourd’hui (la séance de coupe de cheveux dans un bordel asiatique auxerrois en est un bon exemple). À la toute fin, Gondry s’arrange même pour que les spectateurs ne puissent plus croire à la véracité de ce qu’il leur a raconté : il glisse une séquence où les personnages discutent ouvertement d’ellipse et de montage, transformant de facto Microbe et Gasoil en objet théorique. Une manière très sérieuse de ne pas se prendre au sérieux, ou en tout cas d’éviter les conventions narratives et dramatiques. Mais aussi de réfléchir à la question du passé, de sa propre mémoire (sélective ou non) et de ce que l’on en fait à l’écran : comment choisir et partager des images, ses images ? En à peine cinq minutes, il livre la clef philosophique de son film, mais aussi un principe applicable au cinéma dans son entier. Puissant…

“-Les voyages forment la jeunesse, qu'y disaient…” / photo © StudioCanal
“-Les voyages forment la jeunesse, qu'y disaient…” / photo © StudioCanal

En mélodie…

Si la bande-originale a, par instants, des inflexions connues, comme des vagues enveloppantes et arabisantes rappelant l’album Melody Nelson de Gainsbourg, ce n’est pas très étonnant : c’est son arrangeur et co-compositeur Jean-Claude Vannier qui a signé la partition du film. Une ballade aux notes familières pour une balade buissonnière, après tout, ça se défend. On est un peu moins enthousiaste devant Théophile Baquet : certes, il doit endosser la défroque de Gasoil et toutes les certitudes de ce môme plutôt sûr de lui, mais il donne hélas l’impression de trop calculer ses effets et de se regarder jouer. Peut-être que l’âge entre en ligne de compte : plus jeune, son partenaire Ange Dargent semble plus instinctif, plus vrai. Et surtout, pas du tout tête à claques, lui…

Affiche de Microbe et Gasoil


Microbe et Gasoil, de Michel Gondry (Comédie/Road Movie, France, 1h43), avec Ange Dargent, Théophile Baquet, Diane Besnier, Audrey Tautou… Sur les écrans le 08/07/2015.

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