Critique : My Two Daddies de Travis Fine

Oui, il a une Barbie, je comprends votre crainte qu'il en conçoive une représentation erronée de la femme, nous allons travailler là-dessus. Et sur nos coupes de cheveux, oui, aussi.
Oui, il a une Barbie, je comprends votre crainte qu'il en conçoive une représentation erronée de la femme, nous allons travailler là-dessus. Et sur nos coupes de cheveux, oui, aussi.

★★★☆☆ Un couple d'hommes lutte contre les tribunaux et les mentalités pour adopter un ado trisomique. Cette situation semble issue d’un générateur de pitch, et pourtant cela donne un bon film. Allez comprendre…

Californie, début des années 1980. Chanteur transformiste dans un bar gay, Rudy est abordé un soir par un consommateur, Paul, un avocat avec qui les relations se font immédiatement intimes. Expansif et généreux, Rudy recueille Marco, le fils trisomique de sa voisine droguée, celle-ci venant de se faire arrêter. Afin qu’il puisse en obtenir la garde, le très coincé Paul l’assiste dans ses démarches, allant jusqu’à accélérer l’emménagement de Rudy et Marco dans son appartement. Malgré les progrès de Marco, son mieux-être dû à un environnement aimant, des personnes scandalisées que Rudy et Paul vivent en couple, usent de prétextes “moraux” pour soustraire l’adolescent à ce foyer attentionné. Peu leur importe Marco, en définitive…

S’il y a un film qui risque un délit de faciès, c’est bien celui-ci : le sujet n’est pas fait pour attirer spontanément les foules, la distribution ne déborde pas de stars "bankables" (désolé pour Alan Cumming, mais si sa notoriété est avérée parmi les indépendantistes écossais, il ne demeure qu’un second rôle parmi le flot des visages hollywoodiens), il est sorti voilà deux ans aux États-Unis, dans une semaine où dix-sept films se disputent les faveurs du public, son titre français est en anglais, et différent de l’original ; enfin son affiche est un modèle de repoussoir graphique. Bref, il a autant de chances d’être adopté par les spectateurs que Marco par une famille d’accueil, pour reprendre l’argumentaire de Paul devant la cour. À ces obstacles techniques s’ajoutent des présupposés sur le traitement de l’histoire : une adoption difficile ? Quel merveilleux prétexte à un mélo au sirop ! Ajoutez un élément stratégique, pour bien prendre le public en otage (comme un enfant handicapé) et vous pouvez jouer sur l’émotion brute, voire racoler en vous dissimulant lâchement derrière ce noble bouclier. Travis Fine n’est pas de cette malfaisante engeance — on le prie de nous excuser d’avoir pu un instant l’assimiler à ces manipulateurs. Le film que cet ancien comédien a réalisé est déroutant de pudeur et de sincérité. À peine peut-on lui reprocher sa musique de fond style piano-trois doigts pour le coup bien cliché, et l’abominable travail des perruquiers qui dote les comédiens d’un casque en matière plastique du pire effet.

Tout le monde décent


"-Qu'est-ce que j'ai dans cette enveloppe ? -Une paire de ciseaux.
-Euh non, pourquoi tu dis ça ?"

Le réalisateur compose avec deux problématiques distinctes et conjointes, sans que l’une n’interfère sur l’autre : plusieurs discriminations sont ainsi combattues simultanément dans ce film qui se place non sur le terrain de la revendication ou du militantisme identitaire, mais privilégie l’intérêt de l’enfant, le bon sens et, curieusement, le respect de certaines lois penchant en faveur de Marco et de ses pères adoptifs. Seulement, comme la justice est aussi une question d’interprétation, qu’une décision dépend d’une décision humaine, un verdict n’est pas toujours la conséquence logique d’un procès. My Two Daddies (quelle incohérence, décidément, que ce titre en anglais) est d’une immense sensibilité, et étranger à toute cette sensiblerie dont certaines crapules raffolent, en noyant leurs images sous une compassion de synthèse. Travis Fine est mesuré, allusif : pourquoi saturer, insister, contraindre le spectateur alors que deux plans brefs suffisent à lui faire percevoir l’enjeu, le poids dramatique d’une scène — la fin de son film est d’une admirable décence, puisqu’il évite tout ce qui se prêterait à des débordements lacrymaux. De même, il n’impose pas à Isaac Leyva une “performance” de comédien avec des longs plans, des dialogues marquants ou on ne sait quel fait notable. En revanche, son rôle est constant, émaillé de nombreuses nuances : ce n’est pas une utilité, mais un vrai rôle de complément. Par de multiples détails, ce film aux abords peu engageants, révèle sa singularité : il possède une éthique. Et l’on s’étonne de s’étonner face à ce constat, qui révèle de tristes carences ailleurs…




My Two Daddies de Travis Fine (Drame, États-Unis, 1 h 38), avec Alan Cumming, Garret Dillahunt, Isaac Leyva… Sur les écrans le 07/01/2015.
Bande annonce

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