Critique : Please, Continue (Hamlet) de Yan Duyvendak & Roger Bernat au TNP

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Les acteurs dans la pièce portent tous un tee-shirt jaune les identifiant clairement. © Renaud Cojo
Les acteurs dans la pièce portent tous un tee-shirt jaune les identifiant clairement. © Renaud Cojo

Hamlet a tué Polonius. Mais doit-il être reconnu coupable pour cet acte ? À vous de juger. Pour de vrai…

Ce n’est pas le prince d’Elseneur qui se présente sur scène, c’est-à-dire devant la cour. Hamlet, 32 ans, issu d’une famille modeste, hagard et hésitant, est accusé d’avoir tué Polonius, l’ami de son père défunt lors de la fête de remariage de sa mère Gertrude avec son oncle Claudius. Son “excuse” ? Avoir pris sa victime, dissimulée derrière un rideau, pour un rat — confusion permise par un état dépressif aggravé par une forte consommation d’alcool. Son mobile ? Se venger de Polonius, père de sa petite amie Ophélie, qui avait obligé cette dernière à rompre peu avant. Face à Ophélie constituée partie civile, face au ministère public et face aux jurés (huit spectateurs tirés au sort), Hamlet joue sa liberté. Peut-être joue-t-il sa vérité pour cela…

Justice-spectacle

Comment fonctionne la justice, la machine et la mécanique d’un procès ; voilà ce que propose ce spectacle qui a ceci de particulier d’être non seulement participatif (ce qui n’est pas, en soi, d’une folle originalité) mais de se renouveler chaque soir en intégrant des juristes professionnels qui défendent leur partition comme s’ils étaient dans les conditions du réel. À chaque représentation, président, avocats, expert et huissier arrivent munis de leur dossier d’instruction et de leur expérience, et procèdent, sans répétition aucune ni texte (autre que les textes de loi) écrit. Charge à eux de tenir leur rôle et d’obtenir, dans des délais raisonnables, un verdict. Le protocole est respecté, la dimension pédagogique évidente. À l’intersection de deux mondes, celui de la fiction et du document-vérité, Please Continue (Hamlet) est une drôle de machine fabriquée à partir d’un fait divers réel (en théorie) amalgamé à la pièce de Shakespeare, qui embarque et de toute façon fait se poser des questions. À son issue, comment la considérer ? Comme une œuvre dramatique ou une expérience ? Tentons (un peu) de parler des deux.

Tous les juristes sont des professionnels du barreau, du siège et du parquet de Lyon, certains se cotoyent depuis des dizaines d'années ce qui ajoute à l'authenticité des échanges.
Tous les juristes sont des professionnels du barreau, du siège et du parquet de Lyon, certains se cotoyent depuis
des dizaines d'années ce qui ajoute à l'authenticité des échanges.

L’un des deux auteurs (ou plutôt concepteurs de ce dispositif), Yan Duyvendak fait office de maître de cérémonie. À l’accueil du public, il remet un carnet de notes à chaque spectateur, en précisant que tout le monde a une chance d’être tiré au sort comme juré. Duyvendak n’intervient que très ponctuellement pour donner des précisions techniques ou livrer des statistiques sur les précédents verdicts — sans préciser le taux de condamnations/acquittements en fonction des interprètes, puisqu’il y a deux distributions en alternance au TNP. On parlera ici de celle du mercredi 26 novembre. Thierry Raynaud, alias Hamlet, voix bredouillante et traînante, semblait surjouer le malaise, détonnant presque dans ce cadre ultraréaliste. Véronique Alain, en Gertrude, campait une mère sinon abusive, du moins fusionnelle et forte en gueule qui aurait fait le bonheur des chroniqueurs judiciaires si elle était allée juste un peu plus loin dans l’impertinence face au président. Quant à Alice Lestrat (Ophélie) sa dévastation paraissait sincère. Du côté des professionnels, l’accusation et la partie civile ont été surclassées par une défense non seulement à l’aise, mais brillantissime dans l’éloquence : Me Valérie Saniossian, inspirée et précise, a profité des failles d’un dossier pétri d’incohérences et de zones d’ombres (par exemple, pourquoi Gertrude n’est-elle pas considérée comme complice, alors qu'elle a assisté au meurtre et aidé à cacher le cadavre pendant 24 heures ?). En sus, son numéro de duettiste avec le président François Berger a offert quelques sourires à l’assistance ; sans doute fut-elle décisive dans l’acquittement de son client, Hamlet.

En son âme et conscience

Ah, Hamlet… Qu’il s’avère difficile, pour ne pas dire impossible de faire abstraction du contexte de la pièce de Shakespeare ! Dès que l’on repense un instant au doux prince, prisonnier de ses fantasmes et fragile, un tombereau d’éléments à décharge se déverse sur sa personne, parasitant le jugement, donnant même des arguments pour étayer son acquittement. Le meilleur spectateur, le plus apte à se prononcer librement sur la base du dossier d’instruction, des débats et des plaidoiries, est sans doute celui qui n’a jamais vu (ou alors oublié) le drame élisabéthain. C’est là la limite de ce spectacle expérimental : la connaissance d’Hamlet permet de rentrer plus facilement (inconsciemment) dans le dossier criminel, mais cette même connaissance biaise le jugement. On peut supposer que le projet n’aurait pas obtenu la même audience (sans jeu de mot) si un cas lambda avait été mis en scène. Voilà un puissant révélateur : aucune conviction, même la plus pure et la plus intime ne peut se prétendre exempte de facteurs externes altérant son incorruptibilité théorique. Nous sommes tous sous influence, qu’on le veuille ou non ; il vaut mieux en prendre conscience “à blanc” comme ici, plutôt qu’aux assises…

Please, Continue (Hamlet) de Yan Duyvendak & Roger Bernat au TNP, Petit Théâtre - Salle Jean-Bouise, Villeurbanne jusqu’au dimanche 30 novembre. De 8 à 24 €.

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