Critique : Pourquoi j’ai pas mangé mon père, de et avec Jamel Debbouze

Haroun Tazieff, jeune, en train de faire cuire des œufs à la coque. Il a ensuite renoncé à Master Chef © DR
Haroun Tazieff, jeune, en train de faire cuire des œufs à la coque. Il a ensuite renoncé à Master Chef © DR

★★★☆☆ Dans cette odyssée de l’espèce, Jamel Debbouze fait le clone et montre que l’Humanité fut inventée le jour où un primate préféra une tranche de savane à un morceau de congénère…

Dans la tribu des simiens, la femme du chef Siméon a donné naissance à des jumeaux. Si Marcel, se révèle imposant et agressif comme son père, son aîné Édouard, est plutôt rachitique et souriant. Vexé par cette progéniture appelée à lui succéder, Siméon ordonne, au mépris des règles du clan, de cacher l’existence de l’avorton et de le supprimer. Celui-ci survit pourtant, recueilli par un simien albinos vivant en marge du groupe. Quelques années plus tard, Édouard a compensé son manque de force par la sagacité et l’inventivité. Ses découvertes le replacent face à son père, qui en fait son protégé. Au grand dam de Marcel et de la sorcière, laquelle voit d’un mauvais œil cette “magie” concurrente…

Qui aurait pu penser que la Préhistoire eût été à ce point contemporaine ? Il ne s’agit pas d’une figure de style : Pourquoi j’ai pas mangé mon père se trouve être en plein dans l’air du temps. Cette confrontation entre, d’un côté les tenants d’une tradition imposant par la peur et la violence des convictions magiques ; de l’autre les partisans du progrès, résonne singulièrement (hélas) aujourd’hui. À croire que le combat entre l’obscurantisme crasse et les Lumières est un moteur nécessaire de l’évolution : pour que l’espèce humaine évolue dans sa totalité, il lui faut résoudre par l’affrontement l’immobilisme d’un sous-groupe réfractaire. Le convaincre en payant le prix de son sang, voire en risquant son extinction. De fait, chaque palier de cette évolution est un miracle (qui n’a rien de divin), un accident heureux dont les forces de progrès sont jusqu’à présent sorties vainqueurs. D’extrême justesse. Et l’Histoire — même la Préhistoire — se serait déjà arrêtée si les croyances irrationnelles avaient gouverné sans partage, si la voix discordante de la raison et de la logique ne s’étaient pas avisé d’y mettre leur grain de sel. Le combat est consubstantiel à l’évolution.

"-C'est pour manger tout de suite ou je vous l'emballe ?"
"-C'est pour manger tout de suite ou je vous l'emballe ?" © DR

La raison du pas plus fort

Jamel Debbouze répète à l’envi qu’il n’était pas porté par le désir d’adapter le roman de Roy Lewis. On serait venu le chercher pour tenter de donner une forme à un scénario dormant d’un sommeil insomniaque dans un tiroir depuis une décennie. Le comédien aurait accepté pour des raisons tenant au « kif » : signer sa première réalisation tout en accomplissant une prouesse technologique (il s’agit du premier film d’animation en motion capture français) ; et assouvir le rêve de partager l’affiche avec Louis de Funès, grâce au comédien-mime Patrice Thibault qui “interprète” à la manière de Fufu les personnages de Vladimir et Serguey. Des motivations à la vanité assumée trop claironnées pour être honnêtes ! Jamel n’a pu rester indifférent aux valeurs portées par cette fable, ce conte parabolique : la naissance du sentiment d’humanité demeurant l’un des plus absolus mystères de notre civilisation, le porter à l’écran (comme Kubrick ou son copain Chabat avant lui) ne peut qu’exciter une imagination fertile. Est-il lié à la décision de porter en terre les défunts plutôt qu’en bouche ? À la conquête du feu ? À la pratique de la chasse ? À la bipédie ? Peu importe, puisque Édouard invente tout, par curiosité… et surtout par hasard. Polyvalent, autodidacte, débrouillard, hâbleur, ne laissant pas un obstacle physique l’empêcher d’accomplir ses projets, volontiers fédérateur, ce personnage n’a pas que la voix en commun avec Jamel Debbouze.

"-Un jour, tout ça sera pollué…" © DR
"-Un jour, tout ça sera pollué…" © DR

Habillage et babillage

Pourquoi j’ai pas mangé mon père ne recèle pas, dans ses soubassements, de secrets niveaux de lecture : le propos est limpide. Mais pas naïf, direct. L’histoire étant déjà une métaphore, à quoi bon surcharger le film de couches superflues car redondantes ? Cette absence de ramifications le distingue des machines à gags surécrites (très plaisantes au demeurant) fournies par les studios, mais interchangeables. En outre, le premier degré se justifie dans ce contexte où toutes les découvertes sont en train d’être faites. Cela laisse d’autant plus de place aux « décorateurs », aux comédiens et aux dialoguistes : chacun peut composer, personne n’entre en rivalité ; aucun brouhaha visuel ou auditif ne perturbe le message. L’extraordinaire, aujourd’hui, c’est d’oser la simplicité. Et devinez quoi ? Ça repose et c’est assez efficace.

Affiche de Pourquoi j'ai pas mangé mon père

Pourquoi j’ai pas mangé mon père, de et avec Jamel Debbouze (Animation, France, 1 h 35), avec également Melissa Theuriau, Arié Elmaleh, Patrice Thibaud, Christian Hecq… Sur les écrans le 08/04/2015.
Bande annonce de Pourquoi j'ai pas mangé mon père

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