Critique : The Search, de Michel Hazanavicius

Tu vas voir le monsieur, là-bas, et tu lui demandes si sa blanquette est bonne. Tu as compris ? Sa blan-quette ? ok ? Ne te trompe pas, surtout.
Tu vas voir le monsieur, là-bas, et tu lui demandes si sa blanquette est bonne. Tu as compris ? Sa blan-quette ? ok ? Ne te trompe pas, surtout.

★★★☆☆ Après The Artist, c’est à un conflit muet que Michel Hazanavicius donne la parole en filmant la seconde guerre de Tchétchénie, les exactions de soldats russes et l’immobilisme international…

Tchétchénie, 1999. Hadji, une dizaine d’années tout au plus, a assisté, dissimulé dans sa maison, à l’exécution de ses parents. Une exécution sommaire, gratuite, perpétrée par des soldats russes enivrés de leur propre autorité, si ce n’est d’alcool. Il s’enfuit avec son petit frère, un bébé qu’il dépose chez des voisins, et parvient à gagner un groupe de réfugiés, puis une ville. Là, après quelques jours d’errance, Hadji est recueilli par une employée d’organisation humanitaire qui s’attache à cet enfant mutique. Parallèlement, sa grande sœur Raïssa le recherche. Ailleurs, Kolya, jeune Russe, se fait enrôler pour partir au front. Mais avant, il doit s’endurcir pour devenir soldat…

Un oscar, on l’ignore souvent, est davantage qu’une statuette : à la fois un couteau suisse, gadget de James Bond, et passe-partout qui ouvre toutes les portes, il donne droit à des vies supplémentaires dans l’industrie cinématographique. C’est-à-dire que son récipiendaire a la permission de s’offrir une excentricité aux yeux du marché ; en général, un projet dispendieux rempli jusqu’à la gueule de stars. The Artist étant déjà en soi une excentricité, Michel Hazanivicius a poussé le bouchon plus loin encore en s’accordant le remake d’un film homonyme quasi inconnu de Fred Zinnemann (comprenez : dont seuls Tarentino, Scorsese et Tavernier peuvent discuter les qualités tant il est rare), et en le situant dans un conflit repoussoir : la seconde guerre de Tchétchénie. Eh oui : la guerre n’est vendeuse au cinéma que lorsqu’elle compte parmi les belligérants des victimes judéo-chrétiennes ou parlant des langues s’écrivant dans l’alphabet romain. La Tchétchénie ayant bénéficié de la part de la communauté internationale d’une indifférence à peu près aussi marquée que l’Ukraine ou la Syrie aujourd’hui, ces événements n’auront laissé au mieux que la trace d’un écho dans la mémoire du public ; c’est pourquoi The Search, avant toute considération artistique, est un film déterminant : il rend a posteriori le conflit médiatique. L’oscar est aussi un rétroprojecteur.

Un homme de dialogue

Une fois que vous avez eu un oscar, vous pouvez tout vous permettre. Même un film sur la guerre en Tchéchénie avec un type qui fait du qi gong…
Une fois que vous avez eu un oscar, vous pouvez tout vous permettre.
Même un film avec un type qui fait du qi gong au milieu de la guerre de Tchétchénie…

Hazanavicius a construit sa carrière dans la parodie ou l’allusion à ses devanciers. Or même s’il prend comme base un film mal connu de 1948,  il opte ici pour un cinéma qui non seulement semble désireux de construire une nouvelle référence là où une béance historique demeure, mais également de manifester son indignation de citoyen (parfois un peu pataude, mais c’est l’émotion qui parle) face à la barbarie militaire. À nouveau, c’est par la communication verbale, ou par son absence, par sa privation (rappelons qu'Hadji perd l’usage de la parole) qu’il nous montre toutes les incompréhensions entre les peuples, comment un mot, mal interprété, remplacé par un geste, peut conduire à une mort immédiate ; comment une volée de coups peut également sauver un soldat de la mort. Le verbe est chez Hazanavicius le plus précieux des trésors : un vecteur de comédie, de quiproquos (le diptyque OSS117 en est la preuve), mais aussi un point de rencontre. Malheureusement, dans The Search, il y a entre les personnages beaucoup de rendez-vous manqués…

Pour ne pas l’avoir vue, on ne se prononcera pas sur la version cannoise du film de Michel Hazanivicius, plus longue censément d’un bon quart d’heure. Mais on saluera la décision du cinéaste d’avoir remis son ouvrage sur le métier, afin de poursuivre son travail d’écriture par le montage, afin de resserrer son film. Il s’agit bien ici d’écriture : le montage s’avérant quasiment un personnage supplémentaire, une instance narrative fondamentale, qui éclaire l’ensemble de son œuvre, comme un point final révélerait le sens profond d’un roman.



The Search, de Michel Hazanavicius (Drame/Guerre, France, 2 h 14), avec Bérénice Bejo, Maxim Emelianov, Abdul Khalim Mamatsuiev, Annette Bening… Sur les écrans le 26/11/2014.
Bande-annonce

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