Critique : Solvo, par le Cirque Bouffon

L'extraordinaire jongleur de Solvo © Andre Elbing
L'extraordinaire jongleur de Solvo © Andre Elbing

Les Célestins ont pour coutume de finir l’année en ouvrant leur scène à des spectacles flirtant avec du cirque ou du bouffon. Là, c’est les deux à la fois…

Il est seul dans son costume blanc, feuilletant son quotidien sur un monticule de papier — des journaux froissés, vestige des jours précédents, sans doute. Des bras ondoyant soudain s’élèvent du sol, répondant aux sollicitations d’une poignée de musiciens ayant élu domicile alentour. Surgiront des corps, adroits et habiles, qui montreront que l’on peut évoluer quelque part entre la terre et le ciel ; et puis celui d’une jeune fille dont notre lecteur va s’éprendre, et avec laquelle il entamera une ronde plus intime. Solvo ressemble à cette histoire, ou à une autre, puisqu’il n’y a pas de parole à ce conte visuel pour la délimiter. De la poésie pure ? Oh que non ! C’est aussi une alternance de tableaux pétris de farce et de grotesque…

Une somme de numéros n’égale pas l’unité

Solvo est un spectacle carré, mais en dents de scie (et pas en dents de scie carrées !) : au top techniquement, tous les numéros individuels ou mettant en valeur le talent de l’un ou de l’autre des artistes, suscitent le respect ou l’admiration. L’enthousiasme inconditionnel ? C’est autre chose : nous sommes face à de grands professionnels, cela ne fait aucun doute. Mais il manque une dimension de cohésion ou de cohérence, une mise en scène entremêlant davantage les numéros, les intégrant dans une continuité. Non pour le seul bénéfice d’une narration plus classique ; surtout pour fluidifier le glissement dans chacun des tableaux. Car le passage se fait ici de manière plutôt brusque : certes, il y a bien des transitions, trop sommaires hélas pour que le spectateur demeure embarqué. Des ruptures qui sont autant de petits retours à la réalité, faisant percevoir les rigueurs des exercices accomplis, alors qu’on aimerait faire abstraction de ces contingences-là, en étant juste captivé par la poésie de l’instant ; être conquis à chaque seconde, comme lorsque le Pierrot de la troupe (photo) se livre à ses jongleries fabuleuses avec des cerceaux ou des fraises (pas les fruits, les collerettes) en équilibre sur une échelle : on touche là au merveilleux.

Même les angelots aux balcons des Célestins lisent le journal © VR
Même les angelots aux balcons des Célestins lisent le journal © VR

À l’applaudimètre, le jeune public préfère à cette grâce lunaire, l’humour plus… terrestre de certains intermèdes dont l’homme au costume blanc, qui fait volontiers l’Auguste, se rend responsable. Il reprend ainsi l’Ouverture de Guillaume Tell sur une échelle façon Tex Avery, ou se lance dans un lancer (mimé) de crottes de nez à travers la salle qui électrise les enfants, déjà dynamisés par le joyeux capharnaüm de la scène. Enfin… un capharnaüm germanique, donc organisé, et quelque part, portant comme une marque temporelle. Solvo apparaît en effet comme soit une survivance, soit une résurgence d’une esthétique années quatre-vingt — ces années qui virent l’essor du nouveau cirque et le triomphe du mélange décomplexé des formes artistiques. Le percussionniste à tout faire rondouillard et jovial, le contrebassiste à catogan, l’accordéoniste à jupe ou kilt frangé, ce décor couleur gris-béton, la diva étrangement couronnée chantant dans sa langue vernaculaire mais universelle, la fascination pour le trash vieillot (qu’on n’appelait pas encore vintage)… tout rappelle ce temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. On a bien fait de franchir l’an deux mille, quand même…

Solvo, par le Cirque Bouffon, mis en scène par Frédéric Zeppelin, jusqu’au 2 janvier 2015 au Théâtre des Célestins, Lyon 2e. De 10 à 35€.

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