Critique : Still Alice, de Richard Glatzer & Wash Westmoreland

Amener des pizzas au restaurant ? Heu… ©DR
Amener des pizzas au restaurant ? Heu… ©DR

★★★☆☆ Pas de déni de la maladie, d’exploit surhumain ni d’interprétation outrée de la déchéance dans ce portrait digne d’une femme atteinte d'Alzheimer. Voilà qui change.

Brillante linguiste, Alice Howland vient d’atteindre la cinquantaine. Si son corps respire la jeunesse, sa mémoire lui joue de désagréables tours. Une batterie d’examens révèle une forme précoce de la maladie d’Alzheimer, d’autant plus cruelle qu’elle est génétique donc potentiellement transmissible à ses trois enfants. La funeste nouvelle annoncée à ses proches, Alice lutte pour conserver le plus longtemps possible sa lucidité. Et surtout ses souvenirs…

Julianne Moore écoute les instructions de ses deux réalisateurs… © DR
Julianne Moore écoute les instructions de ses deux réalisateurs… © DR

Alice n'habite plus ici

On connaît bien cette variété de films “à Oscars” narrant des destins tourmentés qui se bouscule à chaque fin d’année civile sur les écrans outre-Atlantique — donc débarque en masse en février-mars sur les nôtres. Un cinéma volontiers édifiant dont on finit par se méfier, tant il est devenu normé, convenu dans sa recherche d’empathie crapuleuse : trop de scripts sont des prétextes au service de « compositions » ou « performances », où des acteurs promeuvent leur ego sur le dos de leurs personnages ; où les réalisateurs fabriquent un spectaculaire hypocrite. Construits sur un modèle standard, ces textes-laquais font recette : on se contente de changer la maladie responsable de la perte d’intégrité physique ou psychique, ainsi que le(la) comédien(ne). Still Alice appartient-il à ce genre maudit du compassionnel de grande surface ? Heureusement, pas totalement — bien que Julianne Moore ait récolté moult récompenses pour son interprétation, dont l’incontournable Oscar.

…résultat : Alice ne sait plus où elle est © DR
…résultat : Alice ne sait plus où elle est © DR

Commençons par ce point. Si Julianne Moore est une grande comédienne, ce n’est pas son rôle le plus marquant, ni sa prestation la plus saisissante d’une femme à la prise de contrôle d’une maladie sur elle : en creusant un peu les mémoires, on exhume Safe de Todd Haynes (1995), où elle incarnait une femme devenant allergique à tout au point de finir recluse dans une sorte de secte. C’est sans doute la cohérence de son travail, remis en perspective par Still Alice, que ses pairs ont à juste titre salué. Car ici, elle ne campe pas la déchéance dans ses errements crépusculaires : le film ne montrant que les premières atteintes de la maladie. Julianne Moore n’a donc pas à mimer l’absence de soi, mais suggère le trouble de l’entre-deux, les vacillements angoissants : disons que l’on est dans la dentelle plus que dans la Grosse Bertha hystérique. Le fait que l’un des réalisateurs, Richard Glatzer depuis disparu, ait été lui-même atteint d’une maladie dégénérative, explique sans doute cette inhabituelle (et bienvenue) pudeur.

Glatzer et Westmoreland ont lutté contre certains clichés de fabrication, comme l’épouvantable piano trois-doigts en fond sonore, que des cordes ont le bon goût de venir recouvrir après quelques mesures. Ils ont surtout travaillé aux détails du quotidien, aux gestes usuels des personnages, à tout ce qui ancre les situations dans le réalisme : un pot de confiture pris comme verre à dent, une position de travail avec un ordinateur portable, le fait de filtrer son eau de consommation… autant de micro-points généralement ignorés mais ici terriblement signifiants. Ils n’échappent pas à toutes les facilités, notamment dans les rapports entre les Alice et ses enfants, mais refusent à la fois le mélo et de traiter superficiellement un film à thèse en abordant la très complexe question de la transmission génétique — celle, épineuse, du suicide étant bien explorée. Brosser le portrait d’une femme assistant à la dissolution de sa conscience est un projet qui se suffit à lui-même, s’il est comme ici soigné et respectueux.

Still Alice © DR


Still Alice, de Richard Glatzer & Wash Westmoreland, (Drame, États-Unis, 1 h 39), avec Julianne Moore, Alec Baldwin, Kristen Stewart… Sur les écrans le 18/03/2015.
Bande annonce de Still Alice

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