Critique : Timbuktu, de Abderrahmane Sissako

Il a été maintes fois vérifié que les coups de fouet stimulent grandement la foi. © Le Pacte
Il a été maintes fois vérifié que les coups de fouet stimulent grandement la foi. © Le Pacte

★★★☆☆ Sissako décrit le quotidien de Tombouctou gouverné par une faction islamiste, aussi intransigeante avec les autres que prompte à s’accorder des dérogations…

La ville de Tombouctou est passée aux mains d'une troupe d'islamistes. Une armée composite d'intégristes qui décrète la charia sur cette région du Mali, et qui s'arroge tous les droits, au nom de son interprétation très orientée de la religion. Désormais, ce sont ces guerriers venus d'un peu partout qui font la loi, décident de la tenue des femmes et des mariages, interdisent la musique, convoquent le tribunal, condamnent à mort et exécutent les sentences. Parmi eux, Abdelkrim qui professe la vertu en public, fait de sacrées entorses à ses discours en privé : il fume et tente même d'obtenir les faveurs de Satima, la femme d'un berger. Ces prétendus soldats de Dieu ne seraient-ils que des Tartuffe ?
La rumeur venue de la Croisette a longtemps fait de Timbuktu la Palme d'or du dernier festival de Cannes, du moins durant toute la durée de la compétition. Mais comme au Vatican, où celui qui entre pape au conclave ressort cardinal, le film de Sissako n'a finalement pas figuré au palmarès du jury officiel. Il n'est certes pas reparti bredouille, récoltant un prix qui pouvait difficilement lui échapper, eu égard à son approche de la question religieuse, et à son message de paix inhérent : celui du jury œcuménique. Aurait-il conquis un prix majeur, qu’on aurait suspecté les jurés d’avoir privilégié le message politique, en résonance avec l’actualité, au détriment de la forme cinématographique — c’est le lot de toutes les œuvres traitant de sujets chauds, avec plus ou moins d’implication ou d’engagement, lorsqu’elles rencontrent un jury un tant soi peu désireux de faire acte de militantisme. Donc, dans un sens, si Timbuktu n’a pas convaincu (autour de) Jane Campion, mais seulement profité de la chambre d’écho cannoise, c’est tout bénéfice pour lui. A présent que la frénésie festivalière est passée, le film se trouve offert à un public élargi.

Des faux dévots


Abderrahmane Sissako aux abords de la grande mosquée Djingareyber de Tombouctou
qui fut la cible des soldats de Ansar Dine en 2012. © Le Pacte

Pour les spectateurs ayant vu Bamako (2006) du même réalisateur, la forme “hétérogène” du film ne sera pas déstabilisante : Sissako n’aime pas se restreindre à la prison d’un seul genre ; aussi recourt-il à la fable, propice à la métaphore, au réalisme documentarisant, à la rupture et au mélange des deux. Ce balancement, cette opposition formelle, créent de la tension, une discordance qui fait écho avec ce qu’il dépeint : l’opposition entre deux visions de l’existence (et de la même religion !). La première est harmonie, accord et tolérance, liberté dans le dialogue — c’était celle qui prévalait à Tombouctou ; la seconde, que les intégristes imposent par la terreur, est une régression manifeste, un asservissement de la population mené par une escouade de dévots hypocrites, aux antécédents très variés et à la religiosité variable. On les voit tenter de prendre l’ascendant sur le bienveillant imam de la mosquée de Tombouctou en usant d’une dialectique aussi biscornue que péremptoire, plaquée sur une lecture (dés)orientée du Coran. Forte à ce jeu, c’est-à-dire fondant son autorité sur l’indiscutable de la foi, histoire de faire passer ses contradicteurs pour des blasphémateurs, la soldatesque est faible en privé, s’accordant tout ce qu’elle bannit. Et absurde. La compilation des incohérences et des monstruosités commises par ces fanatiques donne une mosaïque d’autant plus stupéfiante qu’on ne saisit pas le motif qu’elle représente — y a-t-il seulement une explication rationnelle à cette radicalisation, à cette haine pour ses coreligionnaires ?
Timbuktu est aussi (surtout) un film sur la résistance, pas forcément muette, pas forcément passive. Sur le refus d’accepter une autorité radicale et infondée, sur la pulsion naturelle qui pousse à s’en affranchir. Ce n’est pas anodin qu’il s’ouvre et se close sur une séquence de chasse — la même, légèrement décalée — symbolisant ce besoin d’échapper à une traque, en allant de l’avant. Cette énergie dans la fuite est encore une lueur d’espoir.




Timbuktu, de Abderrahmane Sissako, (Drame/Chronique, Mauritanie/France, 1h37), avec Ibrahim Ahmed dit Pino, Toulou Kiki, Abel Jafri, Fatoumata Diawara… Sur les écrans le 10/12/2014.
Bande annonce

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