Critique : The Tribe, de Myroslav Slaboshpytskiy

Tous les jeunes acteurs du film sont effectivement sourds et muets, aucun n'est professionnel.
Tous les jeunes acteurs du film sont effectivement sourds et muets, aucun n'est professionnel.

★★★★☆ Histoire sans parole et à maux crus, ce film rude, nerveux, venu d'Ukraine va résonner longtemps dans les mémoires…

Jeune sourd, Serguey intègre un institut spécialisé d’Ukraine bien sous tous rapports… en apparence. Car derrière les uniformes, les nattes bien tressées et les lits au carré,  l’établissement est gangrené par la délinquance et la criminalité : par hordes, les garçons font le coup de poing et détroussent les passants ; les filles sont prostituées sur les parkings des chauffeurs routiers. Vite repéré pour ses qualités de bagarreur, Serguey s’éprend d’Anna, l’une des tapineuses, qui ambitionne de migrer vers l’Italie. Mais leur relation souffre du poids du groupe…

Gang de sourds

Los Olvidados 2014 ? En tout cas, on est très loin de la gentillesse suave des Enfants du silence : ici, chacun prête allégeance au “parrain” de la bande, obéit à ses injonctions. Faire partie du groupe, c’est considérer l’autre avec un détachement total, comme une marchandise potentielle, un outil éventuel. Le déshumaniser en l’asservissant, en somme, par la force, pour affirmer sa propre supériorité malgré des conditions de vie difficiles (le spectre de la Russie est proche, quand l’Italie semble inaccessible) et la privation de l’audition. Par le personnage de Serguey, Myroslav Slaboshpytskiy nous introduit habilement dans ce monde, et nous initie à ses codes. Ceux si particuliers de cette ”tribu”, vase clos, sans contact ou presque avec l’extérieur, peuple d’adolescents sourds devenu mafieux, sous le regard impassible (quand ce n’est pas avec la complicité) des adultes de l’institution.

Adepte du plan-séquence “tenu“ comme Alfonso Cuarón, mais aussi, à l’instar de certains de ses confrères d’Europe centrale ou moyen-orientaux, de ces plans fixes qui laissent la scène se raconter, s’épanouir jusqu’à son terme, sans jamais que l’attention du spectateur ne vacille, Slaboshpytskiy peut se permettre des images d’un réalisme très cru — à la lisière du documentaire, et cependant suffisamment composées pour que l’on perçoive l’intention de réalisation. C’est ainsi qu’il filme un avortement clandestin en continu, mais dans une “frontalité latérale” qui l’exonère de toute complaisance, et justement sans rien ôter à la violence de l’acte. Les scènes de sexe, très nombreuses car justifiées, sont traitées avec ce qu’il faut d’esthétique, de vérité, mais surtout aucune esthétisation. Quant au finale — ne comptez pas sur nous pour vous le révéler — il est aussi estomaquant qu’implacable ; du Gus Van Sant mâtiné de Gaspar Noé ou d'Haneke, c’est dire !

L’absence de sous-titres, affichée (revendiquée, presque) en ouverture, est à considérer comme un non-événement pour le public entendant. Jamais une séquence ne demeurera hermétique à sa compréhension : le contexte, les attitudes, guident le spectateur le long du fil de l’histoire, sans rupture — ce qui en dit long sur la puissance de la communication non verbale. En revanche, et c’est sans doute le plus inattendu, The Tribe, dont les protagonistes signent en ukrainien, risque de perturber les sourds et malentendants francophones qui pratiquent la LSF (langue des signes française). Quiconque a fait l’expérience d’un film français sous-titré dans une langue étrangère sait à quel point l’œil est instinctivement capté par le message qui ne lui est pas destiné ; la confusion doit être ici de même nature, avec une superposition et un décalage de discours. Si l’on voulait provoquer une réelle “rencontre sensorielle insolite“ autour de ce film, peut-être serait-il judicieux  de le présenter dans une version audio-décrite à une salle de spectateurs malvoyants. Non, il ne s’agit pas d’une boutade : la construction de The Tribe se prête parfaitement à ce type de post-synchronisation. Hélas, l’audio-description demeure encore un luxe aux yeux de nombreux intermédiaires dans le monde du cinéma…



The Tribe (Plemya), de Myroslav Slaboshpytskiy (Drame, Ukraine/Pays-Bas, 2 h 12, int.- 16 ans), avec Haluk Bilginer, Demat Akbağ, Melisa Sözen… Sur les écrans le 01/10/2014.

Bande annonce du film The Tribe

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