Critique : Trois souvenirs de ma jeunesse (Nos Arcadies), de Arnaud Desplechin

Sur un tournage, Arnaud Desplechin porte du Woody Allen / photo © Jean-Claude Lother
Sur un tournage, Arnaud Desplechin porte du Woody Allen / photo © Jean-Claude Lother

★★★☆☆ Une bonne quinzaine d’années après Comment je me suis disputé…, Desplechin renoue avec ses personnages et se retrouve à la Quinzaine des Réalisateurs. En quarantaine ?

Arrêté à la frontière pour une question administrative, Paul Dédalus est forcé de se plonger dans son passé. Remontent à la surface des moments-clefs de sa jeunesse : des images d’enfance et des aventures d’adolescence, qui ont contribué à le construire. Où figurent en bonne place le visage (et le corps) d’Esther, son amour de Roubaix. L’amour de sa vie…

"J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal ;/Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !" (Rimbaud) / photo © Jean-Claude Lother

"J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal ;/
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !" (Rimbaud)
/ photo © Jean-Claude Lother

Après… mais avant

Trois souvenirs de ma jeunesse convoque explicitement Comment je me suis disputé…, puisqu’il s’annonce comme un épisode fondateur dans la vie de son héros, Paul ; un gigantesque flashback — on parlerait de « préquelle », si la saga Dédalus était un space opera — élucidant certaines zones d’ombres. Desplechin nous force à la comparaison, ou plus exactement au rapprochement entre ces deux films marquant deux époques de sa carrière de cinéaste, deux âges de sa vie d’homme. Près de vingt après, la nostalgie ne pèse pas davantage sur son propos : le passé est plutôt un poison avec lequel les personnages sont contraints de se débattre ; demeure une forme aigre-douce de mélancolie, inhérente à son cinéma. Toutefois, si l’on devait chercher la petite bête, le raccordement n’est pas total. On ne parle pas du fait que les jeunes comédiens n’ont rien de clones de leurs prédécesseurs, même si les intonations et la diction de Quentin Dolmaire sont troublantes de ressemblances avec celles de Mathieu Amalric, au point que les deux se « fondent » littéralement dans le personnage de Dédalus. Mais certaines situations se réarrangent singulièrement : le couple Paul/Esther se trouve réduit ici à six ans (contre dix), Paul n’est apparemment plus normalien et vit à Paris dans une misère sourde quand Esther, issue d’une petite bourgeoisie, présente une assurance qu’on ne lui soupçonnait pas. Certes, la mémoire est toujours fluctuante sur les détails, certes, il y avait déjà de douces aberrations dans Comment je me suis disputé… (le fait qu’Esther n’ait jamais été présentée aux condisciples parisiens de Paul) ; certes, on n’attend pas de Desplechin qu’il jointe ses scénarios au silicone comme des carreaux de salle de bains, mais cela fait quand même un peu désinvolte.

L’âge de la synthèse

D’autant qu’il n’est pas un seul de ses films qui ne se trouve cité, de manière directe ou indirecte, dans Trois souvenirs de ma jeunesse ! En vrac : le Roubaix de Un conte de Noël, la dépression en clinique de Rois & Reine, les fermetures à l’iris de Esther Kahn, l’anthropologie de Jimmy P., la famille dysfonctionnelle en deuil de La Vie des morts, l’interrogatoire façon ministère des Affaires étrangères de La Sentinelle, les lettres monologues de Léo en jouant « Dans la compagnie des hommes »… Autant de petites pierres, d’indices, de « souvenirs » de la genèse de l’œuvre du cinéaste. Trois souvenirs… est-il un film somme, un bilan provisoire, une synthèse partielle ? Il dialogue en tout cas à l’intérieur de la filmographie de Desplechin, correspond avec les précédents. S’il possède son autonomie (car il peut se voir en l’absence de références), il parle d’une autre voix aux initiés. À ce titre, on pourrait dédouaner les sélectionneurs cannois de ne pas l’avoir intégré d’office dans la compétition — il reste à examiner le reste des films soumis au jury. Et puis, par deux fois, en 1992 et 1996, Desplechin ayant été « volé » d’une Palme méritée, cela aurait été un peu étrange et ironique qu’il en obtînt une avec une œuvre à ce point auto-référentielle !

"-Un jour, tout cela sera à toi" / photo © Jean-Claude Lother

"-Un jour, tout cela sera à toi" / photo © Jean-Claude Lother

Paul ou les ambiguïtés

L’attachement de Desplechin à Paul peut se lire comme un non-détachement, qui s’accroît avec le temps. Héraut très discret de la nouvelle Nouvelle Vague du cinéma français, le réalisateur a, à l’instar de ses pères-pairs éprouvé la nécessité de se construire un homologue de fiction. Le double de Truffaut s’appelait Antoine Doisnel, et était joué par Jean-Pierre Léaud ; Claude Berri interprétait lui-même sous son vrai nom de Claude Langmann le sien-propre. Desplechin a trouvé en Paul Dédalus, généralement incarné par son alter ego Mathieu Amalric, ce substitut nécessaire à l’agrégat de matériel personnel dans un contexte imaginaire. Paul est un être hautement paradoxal, à bien des égards courageux dans ses actes, parfois de façon involontaire. Sa seule force réside dans la maîtrise absolue du langage et son absence de dissimulation : il exprime toujours, et sans aucun filtre, ce qu’il pense. Cette absence de calcul et d’inhibition le conduit à satisfaire sans aucun scrupule tous ses désirs. Et à considérer que chacun fonctionne sur le même mode que lui — ce qui lui complique le jeu social, ordinairement fluidifié par une cascade de non-dits ou de petits travestissements de la vérité. Paul manque cruellement de diplomatie et d’empathie pour ses proches (le lien familial étant totalement distendu avec les ascendants directs, il n’existe qu’avec la fratrie et les cousins) ; pourtant, il est prêt à sacrifier ses papiers pour aider un refuznik, il s’oriente vers l’anthropologie et finira au Quai d’Orsay !

Naissance des images

Comment Desplechin fait (re)naître le passé… Cette résurrection mémorielle, en trois chapitres et un épilogue, débute par une induction anodine : un choc extérieur, administratif, créant l’étincelle qui illuminera une pièce secrète de la mémoire du personnage, où étaient stockés ses souvenirs. Paul va ainsi avoir accès au livre de son passé, qu’il n’avait plus guère eu envie de consulter. La première partie du film, fulgurante, n’est composée que de séquences d’enfance, brutales comme des flashes — leur contenu l’est autant. Lui succède un épisode d’adolescence plus composé, se déroulant en URSS, considéré comme le premier acte de Paul en tant qu’individu décisionnaire de son destin. Mais la majeure partie du film concerne la relation Esther/Paul ; comment elle se cristallisa, comment elle se fissura. Leur jeu du chat et de la souris, les contradictions qu’ils entretiennent et… leur soumission réciproque.

Pôle Paul

Si Comment je me suis disputé… laissait davantage de place et d’existence à Esther (ainsi qu’à sa solitude dans un bouleversant portrait, lorsqu’elle s’éloigne définitivement), Trois souvenirs… est centré sur l'édification de Paul à partir de sa romance avec Esther. Son regard seul prévaut, le « je » du titre est cette fois absolu, bien que Desplechin s’autorise à apporter une contribution narrative par le biais de son commentaire off (assez superflu, au demeurant, puisqu’il ne livre aucun élément déterminant pour la compréhension globale). Trois souvenirs… offre à Paul une opportunité : celle de renouer avec son passé, pour au moins solder un mauvais compte avec ancien camarade d’enfance. Mais renouer n’est pas résoudre ni se libérer : tel est le constat amer fait par le Paul Dédalus contemporain, prisonnier à tout jamais d’Esther…

Affiche de Trois souvenirs de ma jeunesse

Trois souvenirs de ma jeunesse (Nos Arcadies), de Arnaud Desplechin (Drame, France, 2h), avec Quentin Dolmaire, Lou Roy Lecollinet, Mathieu Amalric… Sur les écrans le 20/05/2015.

Bande-annonce de Trois souvenirs de ma jeunesse

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