Critique : Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l'existence, de Roy Andersson

Au fait, vous avez pensé à effectuer votre déclaration de revenus ? © DR
Au fait, vous avez pensé à effectuer votre déclaration de revenus ? © DR

★★★☆☆ Maître Pigeon, sur son arbre perché, a été le phénix des hôtes de la dernière Mostra de Venise, puisqu’il y a reçu le Lion d’Or. Cüløtté !

Un homme corpulent qui meurt d'une attaque en débouchant une bouteille de vin récalcitrante ; une fratrie avide qui se dispute les bijoux de sa vieille mère autour de son lit d’agonie… Deux microfictions pour lancer une suite de saynètes, parfois reliées entre elles par des fils ténus, et dont les personnages récurrents sont une paire de clowns tristes, représentants en farces et attrapes dépressifs, au dernier stade avant la clochardisation. Que la vie est belle !

Andersson touche à la forme… pour nous faire toucher du doigt le fond

Pour resituer Roy Andersson, il suffit d’évoquer ces publicités pince-sans-rire pour chewing-gums au goût scandinave qui s’inspirent de son univers. Décalées, drôles mais à la lisière de l’inconfort et du bizarre, dans une esthétique janséniste, tout à fait conforme à la caricature de l’austérité bergmanienne ! Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence, comme tout le cinéma d’Andersson, s’appuie sur un dispositif formel le rendant très identifiable : il érige la fixité du plan en dogme, réclame une profondeur de champ absolue, de belles perspectives et des décors plus froids, si possible, que chez Kaurismäki. Ce cadre rigide ne sert qu’un propos : traiter de l’absurdité et de la vanité existentielles, avec un humour urticant et ténébreux. Mieux vaut rire en effet des tranches de vies qu’il raboute ici, même si elles rappellent à quelle point notre « civilisation » est parvenue à un haut degré de pathétique — rire de notre condition d’humain en déshérence, en définitive, il ne nous reste plus que cela. Mais le rire vient de loin, et il nous coûte.

Pas très njut, tout ça…
Pas très njut, tout cela… © DR

Métaphores

Andersson nous tend un miroir grotesque, où les reflets sont chargés. À l’écran, ses personnages ont des teints blafards, outrageusement maquillés, de clowns tristes, que la dureté de l’image numérique rend plus maladifs encore. Ce miroir déformant est l’image de plusieurs mondes simultanés. On voit ainsi débarquer un souverain d’un ancien temps partant, conquérant et stupide, dans quelque guerre inutile, à la tête d’une fière armée, et son retour à demi-mort flanqué d’une troupe décimée. On découvre également une étrange orgue-rôtissoire cérémonieusement alimentée en esclaves noirs sous le regard impassible de la bonne société. Des métaphores surréalistes jetées çà et là pour rappeler que notre présent est la conséquence d’une longue chaîne d’inepties et/ou d’atrocités, que certaines ont été banalisées, héroïsées, tandis qu’on jetait un voile pudique sur d’autres, inacceptables d’un point de vue moral.

Quelle histoire ?

Ce qui peut déconcerter dans Un pigeon…, c’est l’apparente absence de structure narrative. Apparente seulement, car la juxtaposition des sketches produit un récit et une continuité… certes discontinue, en même temps qu’un trouble. La liaison n’est pas évidente d’entrée ; elle s’opère cependant grâce au running gag des VRP, désespérants et désespérés, présentants leurs articles vedettes. Au bord du gouffre, la mine sinistre, ils vendent sans y croire à des commerçants parfois plus déprimés qu'eux (si si, c'est possible) des objets censés être festifs, qui se révèlent abominables ou effrayants. Ils sont les fantômes beckettiens d’un feuilleton du quotidien, les sujets dérisoires de situations blêmes. Et l’on comprend en les voyant se dépêtrer dans la mélasse de leur existence, à quoi peut penser un oiseau lorsqu’il contemple notre espèce…

Affiche de Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l'existence


Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l'existence (En duva satt på en gren och funderade på tillvaron), de Roy Andersson (Comédie beckettienne, Suède/Norvège/France/Allemagne, 1 h 40), avec Holger Andersson, Nils Westblom, Charlotta Larsson… Sur les écrans le 29/04/2015.
Bande annonce de Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l'existence

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