Critique : The Voices, de Marjane Satrapi

C'était un accident. Jerry n'a pas fait exprès de mettre cette vilaine veste jaune © DR
C'était un accident. Jerry n'a pas fait exprès de mettre cette vilaine veste jaune © DR

★★☆☆☆ Une petite voix a soufflé à l’oreille de Marjane Satrapi d’aller se frotter à l’industrie hollywoodienne. Pas de quoi en perdre la tête…

Milton, une petite bourgade ordinaire des États-Unis. Jerry, beau gosse souriant, vient d’être engagé au service emballage d’une usine de sanitaires. À part son patron, personne ne sait qu’il souffre de troubles psychotiques : une schizophrénie que la prise régulière de médicaments  devrait contrôler. Seulement, Jerry ne suit pas la prescription de sa thérapeute : son traitement l’empêche d’entendre les voix de ses animaux domestiques — son chat et son chien. Le problème, c’est que le chat est un pervers, et qu’il l’encourage à tuer des gens.…

Jerry, à son poste d'emballage. D'ailleurs, il essaie d'emballer… © DR
Jerry, à son poste d'emballage. D'ailleurs, il essaie d'emballer… © DR

Série B, comme boucherie

Si ce n’est dans le générique animé du début, on ne reconnaît pas vraiment la touche de Marjane Satrapi dans ce (presque) film d’horreur (presque) américain. Tourné en studio en Allemagne, The Voices est une œuvre de commande assez conventionnelle, malgré quelques velléités de singularité. Certes, elle est fidèle aux codes du genre-qui-fait-sursauter — question volume d’hémoglobine déversé à l’écran, l’amateur de slasher peut même y trouver son compte — mais a l’étrange idée de chercher à s’épaissir en croisant plusieurs registres comme la comédie, le réalisme dramatique et le musical. C’est là qu’elle se prend les pieds dans le tapis, ce qui n’est jamais recommandé lorsque l’on est armé d’un objet contondant : si le spectateur peut admettre que le personnage de Jerry souffre d’une fragmentation de la personnalité, assister en écho un film composite, manquant de liaison, atténue l’effet de tension qu’il devrait ressentir. Il faut être simultanément très fort dans la comédie ET l’horreur pour réussir la fusion : c’était le cas de Shaun of the Dead d’Edgar Wright, qui reste une référence et une exception parmi les films de zombies.

En rappelant qu’elle est une auteure capable de charger la barque en intentions, en sous-couches, en esthétique, Marjane Satrapi oublie que l’efficacité dans l’horreur dépend avant tout d’une mécanique sensorielle qui a moins à voir avec l’intellect qu’avec des réactions réflexes. Or il flotte ici comme un sentiment d’indécision arty parasitant le rythme. C’est bien joli de faire causer entre elles des têtes coupées, des chats et des chiens ; mais dans ce brouhaha, la réalisatrice finit par négliger une piste prometteuse pourtant longée de près : celle d’un assombrissement progressif du film, suivant l’enlisement inexorable de Jerry dans sa psychose. Un schéma classique, d’accord, qui possède toutefois l’avantage d’être plus cohérent. Et qui ne l’aurait pas privée d’avoir recours à l’humour — il aurait été plus sombre encore, plus féroce, moins aseptisé. Peut-être qu’elle n’a pas eu l’autorisation de ne pas être optimiste…

Reste la question (douloureuse) de la schizophrénie. Le très grand mérite, et le vrai intérêt (oserait-on dire, hélas, le seul ?) de The Voices, est de proposer un héros schizophrène, assassin et victime de sa maladie, très éloigné de l’abominable serial killer détraqué habituellement associé à cette pathologie. La souffrance de Jerry est patente, sa difficulté à accepter sa maladie et donc à se soigner aussi, en dépit de sa volonté d’être intégré dans un monde “normal” qu’il juge effroyablement hostile lorsqu’il est sous traitement. On tient là un intéressant cas d’école.

The Voice Affiche © DR


The Voices, de Marjane Satrapi, (Comédie horrifique, États-Unis/Allemagne, 1 h 49), avec Ryan Reynolds, Gemma Arterton, Anna Kendrick… Sur les écrans le 11/03/2015.
Extrait de The Voices

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