Critique : Whiplash, de Damien Chazelle

Ce n'était peut-être pas une bonne idée de lui demander si son modèle était Phil Collins…© DR
Ce n'était peut-être pas une bonne idée de lui demander si son modèle était Phil Collins…© DR

★★★★☆ Si c’est en forgeant que l’on devient forgeron, est-ce en étant battu que l’on devient batteur ? Le sadique Terence Fletcher le croit et mène à la baguette son élève Andrew. Percutant.

Andrew n’a qu’une ambition, confinant à l’obsession : devenir le meilleur des batteurs jazz. Au conservatoire de Manhattan où il vient de s’inscrire, il a hâte que Terence Fletcher, le professeur qui dirige l’orchestre gagnant tous les concours, le remarque. Même si Fletcher a une réputation au-delà de l'exécrable et des méthodes assimilables à de la torture mentale et physique, de la pression psychologique, du pur sadisme. Ce que Andrew pourra confirmer lorsque Terence le choisira et lui fera subir un entraînement particulier, jusqu’à ce qu’il atteigne les limites du raisonnable. Et qu’il les franchisse…

I’ve got blisters on my fingers !” (“J’ai des ampoules aux doigts !”)

Whiplash © DR
Whiplash signfie “coup du lapin” ou "coup de fouet”.
En tout cas, ça fait mal. © DR

Ce hurlement incrédule et désemparé poussé par Ringo Starr à l’extrême fin du titre Helter Skelter, les mains en sang d’avoir enregistré dix-huit versions d’un morceau ne ménageant pas son batteur, revient en mémoire comme un boomerang lorsque l’on découvre les doigts déchirés de Andrew, à peine ravaudés par des sparadraps. Mais par comparaison, Ringo est battu. Haché. Séché. Le jovial Beatle, qui avait du temps pour cicatriser après des sessions intenses (quand il n’était pas doublé par McCartney), aurait du mal à supporter la cadence d'Andrew, son ascèse de sportif de haut niveau et son instructeur nazi capable de faire pleurer des pierres. Si Whiplash se passe dans le périmètre réduit d’un instrument, il n’a rien d’une comédie musicale. Déjà, ce film n’est pas une comédie — sauf si vous aimez rire de la souffrance des autres, alors là vous allez vous esclaffer du début jusqu’à la fin — et il n’est en définitive musical qu’en arrière plan. La musique, l’exercice de la musique, est un motif, un prétexte autour duquel s’agglomèrent les relations complexes entre le maître et l’élève. Ou, devrait-on dire, entre le maître et le serviteur : la relation d’enseignement se double d’une relation de servitude perverse, sado-masochiste, d’autant plus dérangeante qu’elle est acceptée — réclamée. Chacun y trouve son compte, jusque dans la déchéance, la destruction… ou le renversement des rôles. Impossible de savoir qui a l’ascendant au finale.

Pour devenir un bon batteur, il faut en faire des caisses… © Daniel McFadden
Pour devenir un bon batteur, il faut en faire des caisses… © Daniel McFadden

Tenir l’écran pendant près de deux heures avec un batteur qui ne se drogue même pas comme un Sinatra ordinaire, qui plaque sa copine parce qu’il préfère jouer (et même pas du rock ou un truc de jeune), qui se fait rabrouer, humilier et qui en redemande… Ce n’était pas gagné, d’autant que la proportion de spectateurs ayant pas même une passion inconditionnelle, mais une vague affinité pour les drummers équivaut à celle des fans de saxophonistes ténors. Damien Chazelle nous captive pourtant avec une réalisation jazz, emplie de syncopes et de surgissements, des plans épousant sensuellement, organiquement, le jeu des musiciens, et un montage magistral notamment dans les séquences de concert, haletantes comme un thriller. L’écriture des personnages, Andrew en particulier, balançant entre naïveté d’ado mal dégrossi et orgueil d’artiste, touche à l’excellence. La distribution qui s’ensuit les sublime : le jeune Miles Teller, dont l’étoile hollywoodienne ne cesse de s’illuminer, et surtout J.K. Simmons, abonné aux abominables depuis son emploi d’affreux dans la série Oz. Quel talent il déploie pour camper les sadiques et les manipulateurs, déguisant sous des sourires bienveillants ses futurs hurlements, ses prochains regards-molotov ! Cet art du vice, inquiétant, et cependant terriblement fascinant lui vaut, ainsi qu’au film, une accumulation de prix dans tous les festivals, de Sundance à Deauville (il n’y a qu’à la Quinzaine des Réalisateurs qu’il est reparti bredouille). On ne serait pas étonné de voir cette série victorieuse se conclure par une statuette en forme d’oscar du second rôle. Sur des roulements de tambour…

Affiche de Whiplash © DR


Whiplash, de Damien Chazelle (Thriller musical & rythmique, États-Unis, 1 h 47), avec Miles Teller, J.K. Simmons, Paul Reiser… Sur les écrans le 24/12/2014.
Bande annonce de Whiplash

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