Critique : Winter Sleep, de Nuri Bilge Ceylan

Ne vous fiez pas à l'air méditatif de Nihal (Demat Akbağ), dans un instant elle va reprendre ses esprits et régler son compte à l'orgueil de son mari…
Demat Akbağ incarne Nihal, la jeune épouse d'Aydin.

★★★☆☆ Si la parole est d’argent, la Palme est d’or pour Nuri Bilge Ceylan et son Winter Sleep, film très bavard et anatolien pour spectateur marathonien.

Retiré des planches, le comédien Aydin vit dans un coin reculé d’Anatolie où il dirige un hôtel peu fréquenté et rédige des éditoriaux pour la presse locale, en attendant d’entamer son grand projet : une histoire du théâtre turc. Sa vie de hobereau va être perturbée par un contentieux avec l’un de ses locataires du village voisin, ainsi que par des tensions privées entre sa sœur et sa jeune épouse, dont il est plus ou moins séparé de corps. Sans compter l’hiver qui s’installe…

Un film, comme pour chasser l’idée du précédent : dans Il était une fois en Anatolie, on causait un peu, certes, mais l’on voyageait beaucoup, en se perdant dans la steppe à la recherche d’un macchabée. Ici, le temps-météorologique glacial fait s’enkyster les personnages dans le temps-durée ; la scène se resserre, le décor s’étrécit. Aydin est le seigneur d’un territoire théorique qu’il imagine vaste du fait de sa gloriole passée, de son statut d’intellectuel, de ses possessions matérielles, de son mariage. Peu à peu, le roi va se découvrir nu, possesseur d’un royaume de pacotille mis en lambeaux au fil des conversations. Ce dépeçage de sa personne, la dissolution de ses certitudes et l’anéantissement de son amour-propre, constituant le préambule à sa refondation. En somme, un grand classique du voyage initiatique, à cette différence près qu’il se fait quasiment sur place. Et que ce sont les mots, par cascades, qui font naviguer… et chavirer Aydin.

Des paroles et des actes (de théâtre)

Aydin est encore le seigneur du château, assis sur ses lauriers de comédien, éditorialiste, intellectuel, mari…Winter Sleep n’a pas grand chose en commun avec un film contemplatif oriental ou moyen-oriental : en cela, le cinéma de Nuri Bilge Ceylan n’a pas totalement franchi le détroit du Bosphore, demeurant très occidental dans ses codes. Pas l’ombre d’un vrai silence pour laisser l’âme du spectateur voyager et se perdre. En permanence, le discours pilonne l’image, le dialogue habite l’espace. Qu’il s’agisse de joutes dialectiques sur le Mal, de subtilités juridiques, de propos de beuveries ou de règlements de comptes intimes. Le verbe est omniprésent et isotrope, il est aussi une arme et un instrument d’une violence assez dévastatrice : lorsque son épouse lui vide son sac, Aydin reçoit pire qu’une paire de gifles.

C’est par sa masse considérable et son climat dépouillé plus que par sa cinématographie pure que Winter Sleep agit sur le spectateur. À la fin de la projection — on serait tenté de parler de “représentation“, car le film ne cesse de renvoyer à une forme théâtrale, comme si le dispositif théâtral le plus classique en était son idéal, son aboutissement —, on sort un peu torpide, malgré tout surpris par une dernière heure étonnamment dynamique qui offre une bouffée de clarté et d’espace et de farce bouffonne à ce drame d’intérieur à l’esthétique couleur boue et beige.

Affiche du film Winter SleepWinter Sleep (Kış Uykusu), de Nuri Bilge Ceylan (Drame, Turquie/Allemagne/France, 3 h 16), avec Haluk Bilginer, Demat Akbağ, Melisa Sözen… Sur les écrans le 06/08/2014.
 
Bande-annonce du fim Winter Sleep

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