Des Nuits mises au jour

Plus de cinquante spectacles en deux mois, un succès qui ne se dément pas, une vocation populaire et solidaire… À Fourvière, tout est fait pour que les Nuits soient plus belles que les jours…

« J’avais 20 ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie.» Si les opinions divergent sur cette phrase célèbre de Paul Nizan, pour un festival, 20 ans, ce n’est plus l’âge de la jeunesse, c’est celui de l’expérience et même de la maturité, car il prend de la vigueur en vieillissant. Un âge encore plus canonique que l’on croit pour la manifestation lyonnaise : la première édition sous l’appellation Nuits de Fourvière date de 1994, mais l’idée de programmer des spectacles dans le théâtre antique apparaît dès 1933. Le Grand théâtre antique et l’Odéon étant alors recouverts par un verger, il a fallu déterrer et remettre en état les vieilles pierres gallo-romaines avant de jouer le premier spectacle de ce qui se nommait alors La Semaine artistique de Lyon, en 1946, soit un an avant le premier Festival d’Avignon. Mais c’est depuis l’arrivée en 2003 à la direction de Dominique Delorme, et sous forme d’établissement public majoritairement financé par le Conseil général du Rhône, que Les Nuits de Fourvière ont pris leur essor, devenant incontournables.

Populaire, multidisciplinaire, toute l’année…

Dominique Delorme, directeur des Nuits de Fourvière ©LollWillems

« La manifestation doit forcément être destinée au plus grand nombre puisqu’il nous faut remplir soit le Grand théâtre de 4 000 places – le plus grand lieu de représentation de la ville –, soit l’Odéon qui en fait 1200, presque deux fois le TNP. Quand on organise un festival dans des espaces de cette dimension, on est tenu à une vocation populaire. Et ce fut le cas dès le début », explique Dominique Delorme. Cette obligation morale et matérielle de faire venir des artistes à forte notoriété se double d’une volonté de permettre la découverte d’artistes qui n’ont pas encore acquis la reconnaissance du grand public. Ainsi, on retrouve l’idée, commune à presque tous les festivals d’une telle dimension, de favoriser l’éclosion d’équipes nouvelles grâce aux recettes générées par les “locomotives”. Et tandis qu’un équilibre économique se crée dans l’organisation rationnelle des tournées, notamment en combinant les dates avec celles d’autres festivals, s’ajoute la volonté de créer, de parier sur de nouvelles compagnies, d’engendrer des fidélités. Telle la troupe Circa — des Australiens mélangeant allègrement musique et acrobaties — qui revient pour la troisième année consécutive. Le brassage des disciplines, élément clé de l’identité des Nuits, procède aussi de ce choix de toucher le plus grand nombre tout en favorisant les découvertes. « Tout part du désir de décloisonner les publics et les arts scéniques. Rien n’existe sans cette passion de transmettre nos coups de cœur. Elle ne s’est jamais affaiblie. Même si, au fil du temps, notre notoriété permet que l’on vienne nous trouver quand s’organisent les tournées. Ce qui se fait parfois plus d’un an et demi à l’avance. Le travail de préparation se fait toute l’année avec les douze permanents de l’équipe. Les deux mois de représentation, durant lesquels trois cents salariés sont sur le pont, équivalent à une saison entière dans un grand théâtre de la ville. Nous avons accueilli l’été dernier 157 000 spectateurs pour une cinquantaine de spectacles. À titre comparatif, il y a 135 000 spectateurs lors du festival in d’Avignon. » Danse, théâtre, opéra, concerts : la curiosité a de quoi être stimulée, même si certaines soirées attirent un public générationnel ou des aficionados de tel ou tel style musical.

Des Nuits solidaires et conviviales

L’événement a pris de l’enve­­­­­­­­­­­­rgure, en­­­­­ revendiquant des préoccupations écologiques et solidaires. Réduisant son empreinte écologique grâce aux transports en commun : « Pour inciter le public à les utiliser, on a mis en place un partenariat considérable avec le Sytral [syndicat mixte des transports pour le Rhône et l’agglomération lyonnaise]. Le funiculaire qui conduit au théâtre reste ouvert une heure après le spectacle avec un accès compris dans le prix du billet. Nous avons créé cinq lignes de bus qui ramènent les gens aux différents parcs-relais de Vaise, Caluire, Bonnevay, etc.» Les coussins qui amortissent la dureté des pierres antiques et se trouvent projetés dans les airs en fin de représentation font l’objet d’un soin particulier en étant limités en nombre et recyclables ; les gobelets sont jetables (pas dans les airs !) pour éviter d’utiliser trop d’eau et de détergent. Quant aux sites archéologiques, s’ils sont en théorie peu accessibles, l’équipe des Nuits se charge de faciliter l’accueil et l’accompagnement des personnes à mobilité réduite jusqu’à des places réservées (contact au 04 72 38 60 43 ou accueil@nuitsdefourviere.fr). Si quelques happy few (grands industriels mécènes, politiciens, artistes) bénéficient d’un village avec un restaurant qui leur est réservé, Dominique Delorme défend le festival de tout élitisme. « Je fais partie depuis 2000 d’une association – Culture pour tous – qui met 2 000 places gratuites à disposition des publics les plus défavorisés, réparties sur tous les spectacles, y compris les plus demandés. Nous avons aussi des soirées à des prix plus bas, comme celles de clôture où seront proposées des places à 15 € avec deux spectacles de cirque (Boo par le Cirkvost et Timber par le Cirque Alfonse) et un concert de la fanfare Mazalda. Enfin, cette année, nous invitons le Théâtre permanent de Gwenaël Morin, dont les trois mises en scène de Sophocle (Ajax, Œdipe roi, Electre) seront accessibles pour seulement 5 €. »
Notons que la convivialité est aussi cultivée par des actions originales comme celle qui consiste à organiser au printemps des présentations de saison auprès de fidèles et d’abonnés. « Si des spectateurs intéressés sont capables de réunir quelques dizaines de personnes dans leur salon, dans une salle louée à cet effet ou même dans la rue, je viens avec mon cubi de rouge et des saucissons de Montrottier. On casse la croûte en parlant des spectacles à venir », raconte Dominique Delorme. Quand on vous dit que les Nuits de Fourvière ne sont pas un festival élitiste…

Les Nuits de Fourvière, du mardi 3 juin au samedi 2 août, aux Théâtres antiques : 5 rue de l’Antiquaille, Lyon 5e. www.nuitsdefourviere.com, 04 72 32 00 00.

À dévorer à Fourvière…

Visuel du spectacle The Kitchen

Les amateurs de théâtre attendent avec impatience la venue de la compagnie Marius, fondée par Waas Gramser et Kris Van Trier, deux Flamands qui osent, exfiltrés du collectif tg STAN – dont chaque passage à Lyon a laissé des traces mémorables. La troupe Marius (en référence à Marcel Pagnol et par amour de la Provence) qui privilégie le jeu en plein air, partout où l’espace naturel peut s’y prêter, investira les carrés de verdure de l’Odéon pour nous inviter à pique-niquer avec des produits du terroir (le prix de la place, 38 €, comprend le casse-croûte), mais surtout pour mettre en scène à sa manière, épurée et naturaliste, deux oeuvres phares de son auteur fétiche, Manon des Sources et Jean de Florette. Une belle occasion de revivre ce diptyque romanesque dans une Provence moins accueillante qu’elle n’en a l’air : derrière le bruit des cigales, l’odeur du thym et du romarin, les amours trahies, les luttes de pouvoir et l’irrésistible appât du gain se dévoilent. Autre création à savourer, The Kitchen (photo), de Roystel Abel, auteur et metteur en scène originaire du Rajahstan. Tandis que nous sera racontée l’histoire d’un couple, un plat traditionnel indien, le payasam, sera cuisiné en direct avec une centaine de kilos de riz, du sucre, des amandes, du lait, des raisins secs et de la cardamome… à déguster à l’issue du spectacle. On salive déjà !

Manon des sources et Jean de Florette, les 7 et 8 juin, 38 €. The Kitchen, les 20 et 21 juin, 27 €.

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