Festival Lumière 2014 - Claude Sautet, ou le révélateur des années 1970

Boire, fumer, conduire toute la nuit, coucher, mentir, travailler quand on peut, vivre en tribu… Les années soixante-dix, c'était une sorte d'adolescence…
Boire, fumer, conduire toute la nuit, coucher, mentir, travailler quand on peut, vivre en tribu… Les années soixante-dix, c'était une sorte d'adolescence…

Dans la programmation du Festival figure une intégrale Claude Sautet dont la moitié de l’œuvre de cinéaste (treize films entre 1960 et 1995) couvre et illustre les années 1970.

Le cinéma tend un miroir rétrospectif au spectateur, où l’on peut lire derrière les maquillages de scène, certaines vérités inconscientes d’une époque. En scandant avec constance les années 1970, Claude Sautet en a été l’un des meilleurs portraitistes, en plus d’être celui de ses personnages, cet intransigeant observateur de l’intimité homme-femme et des compagnonnages truculents. Voir le cinéma de Sautet de cette époque, c’est saisir l’esprit de la fin des Trente Glorieuses, du plein emploi, d’avant les chocs pétroliers, quand il est naturel de se promener avec des liasses et compter en anciens francs. C’est aussi voir la société avec quarante ans de moins, pour le pire et le meilleur.

Claude Sautet
Claude Sautet

Calandres, pulls beiges et mégots

Les yeux de 2014 piquent devant cette tabagie sur pellicule : Bernard Lecoq, en présentant César et Rosalie — pourtant bien moins imprégné de nicotine que Les Choses de la vie — expliquait que les cendriers bondés sur les coins des tables n’étaient pas truqués, et qu’ils s’enrichissaient aussi des offrandes des techniciens. En 1972, tout le monde cultivait son cancer, le geste de porter sa tige à la bouche était mécanique et les lieux, étouffants. La convivialité se partageait sous forme gazeuse. Ou alcoolisée : quelle que soit l’heure, l’anisette, le whisky, le cognac, la bière, et tout ce qui peut titrer se dégustait sans complexe, sans effet sur l’organisme non plus. Cela ne dissuadait pas de prendre le volant par la suite (sans s’attacher : la ceinture de sécurité n'existait pas), mais expliquait sans doute le nombre d’accidents fatals sur la route — à leur décharge, les conducteurs plaçaient dans leur auto une confiance exagérée. Si les suspensions semblent forgées dans du caoutchouc, les calandres étincellent et Sautet ne perd jamais une occasion de filmer un véhicule et son chauffeur masculin qui, quand il arrive à bon port demande à la femme de lui préparer une collation, des rafraîchissements pour la troupe. Et s'impatiente bruyamment si elle ne s’exécute pas assez  vite. La femme est une subordonnée libre et souriante. Mais elle est libre. Mais elle est subordonnée. Un peu effacée, comme ces personnages identifiés comme jeunes, cool ou artistes — enfin tous ceux qui ne s'inscrivent pas dans le modèle du bourgeois quadra finissant — portant des pulls unis beiges à col roulé…


Chez Sautet, les hommes sont souvent un peu perdus…

En 2014, on a l'œil facilement goguenard et l’on est hypocrite. Car pas mal de choses n’ont pas tant changé que cela ; derrière la cosmétique du progrès, les habitudes ont muté et le public de 2054 se gaussera des cigarettes électroniques, du principe de précaution à toutes les sauces, de nos archaïsmes survivants… Ce que Sautet a jadis capturé, c’est une vérité de son instant, non contrefaite. Qui peut prétendre au même degré d’authenticité de nos jours ?


Et les femmes souvent nues.

Notre décor contemporain est saturé de signes, d’images, incrusté d’icônes et de motifs ; chez Sautet, on trouve encore des murs aveugles, des aplats, du vide, l’absence de saturation permanente réclamée par la société de consommation. Un économie de l’image et dans l’image, centrée sur les personnages et leur relations. Quant à l’économie de la production cinématographique des années 1970…  La publicité n’était pas encore cette manne providentielle, qui s’invite clandestinement entre deux plans, pour dicter sa loi au scénario. À cette époque, Sautet ne sait pas qu’il filme la fin de la parenthèse enchantée, les dernières heures de l’innocence. Son cinéma, qui était déjà beau, n’en a que plus de grâce et d’importance aujourd’hui.

http://www.festival-lumiere.org/actualit%C3%A9s/le-temps-de-claude-saute...

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