Festival Lumière 2014 - Comment Pedro est devenu Almodóvar

Avec Antonio Banderas, sur le tournage de La piel que habito ©DR
Avec Antonio Banderas, sur le tournage de La piel que habito ©DR

Vous pensez tout savoir sur Pedro Almodóvar ? Mais savez-vous que l’un de ses plus fins connaisseurs, l’universitaire lyonnais Jean-Claude Seguin, lui a consacré deux livres ? En sa compagnie, (re)découvrez d’un autre regard l’œuvre cinématographique du Prix Lumière 2014…

A-t-on raison d’associer, voire de réduire Pedro Almodóvar, à cette image de “cinéaste de la Movida” ?
Jean-Claude Seguin
: Il faudrait peut-être d’abord rappeler qu’Almodóvar a commencé à s’intéresser au cinéma dans ce qu’on pourrait appeler la culture alternative de la fin du franquisme, c’est-à-dire dans les années 1970 à 1975. À cette période, il y avait un mouvement un peu underground, que l’on ne trouvait pas uniquement à Madrid, mais aussi en Catalogne et dans d’autres zones, qui s’est prolongé jusque dans les années 1979-1980. Dans une toute première partie de sa carrière (pour ses films amateurs et son premier film professionnel Pepi Luci Bom et autres filles du quartier), Almodóvar a été lui-même une sorte de personnage alternatif underground. Ce n’est qu’à partir de 1980-1982 qu’a commencé à surgir la Movida madrilène, impulsée en partie par Tierno Galván, un professeur d’université qui deviendra maire de la capitale. Seuls deux ou trois films sont représentatifs de cette période : Almodóvar n’a fait, à proprement parler, du cinéma de la Movida qu’entre 1982 et 1986. Par ailleurs, il a bien été une des figures de la Movida, mais pas comme on peut l'imaginer vu de France : davantage par son personnage. Il formait un duo avec le chanteur Fanny McNamara, et organisait des happenings qu’on pourrait qualifier de “punk à l’espagnole” qui ont fait les beaux jours des nuits madrilènes. Cette période a été assez courte mais a fortement marqué les esprits, ainsi que son image publique.

La Mauvaise Education
La Mauvaise Education touche la question de la pédophilie” ©DR

Reste-t-il quelque chose de cet Almodóvar “punk“ et provocateur dans son cinéma aujourd’hui ?
C’est une question un peu délicate, car de nombreux paramètres sont venus faire évoluer son cinéma qui s’inspirait, dans ses méthodes, sa façon de travailler, de John Waters, d’Andy Warhol. Tout cela est ancré dans une époque : aujourd’hui, l’underground n’existe plus en tant que tel. Quant à Almodóvar, il a abandonné les aspects amateurs, et s’est voulu un metteur en scène depuis assez longtemps. Les expériences du début, il ne les renie pas, mais il a pris des distances : ses courts métrages muets tournés en super-8, à quelques rares exceptions, sont tous invisibles. Il n’a pas souhaité en faire une exploitation commerciale, ni même les ressortir de leurs boîtes lorsque le musée Reina-Sofia à Madrid a voulu en faire des présentations. Il s’en est détaché pour ne pas être ce personnage qu’il avait été autrefois. Malgré tout, il en reste quelque chose dans ses films : une liberté de ton offerte par le fait d'être son propre producteur. Celle d’aborder parfois des sujets épineux : Parle avec elle est, au fond, un film sur le viol et la nécrophilie ; La Mauvaise Éducation touche la question de la pédophilie… Ce sont des films assez osés, risqués et qu’il assume. Il a gardé aussi, de façon variable selon ses films, une façon de regarder le monde dans laquelle l’humour et les formes d’extravagance continuent à se maintenir, un goût pour la provocation, mais sans doute bien moins marqué. Mais la provocation d’Almodóvar n’a jamais eu maille à partir avec la censure. Ses films, même s’ils sont risqués sur un certain plan, ne vont jamais au-delà d’une certaine limite.

Volver
Penélope a l'air d'une Cruz qui a trouvé un couteau dansVolver (2006) ©DR

Dans son dernier film sorti en France à ce jour, Les Amants passagers, a-t-il cherché à ressusciter quelque chose de cette époque ?
Les Amants passagers a été reçu de façons diverses, pas toujours apprécié. Pour lui, c’est une sorte de jeu référentiel : ce film a beaucoup à voir avec Femmes au bord de la crise de nerf (sauf qu’il se déroule dans un espace différent) ; il renoue avec une comédie débridée. Or dans son cinéma, il n’y en a pas tant que ça : il est, au fond, à l’image d’un genre théâtral classique en Espagne qu’on appelle la Comedia, un mélange de comédie et de tragédie. Ça peut donner, quand la tragédie l’emporte sur la comédie, des mélodrames du style Talons aiguilles, mais quand ça vire à la comédie, à l’incongruité, on a Entre les ténèbres ou Le Labyrinthe des passions où, malgré un contenu qui peut être assez grave, il y a des jeux de contrepoints humoristiques notamment par des éléments qui ne devraient pas être mêlés les uns aux autres. Une actrice est tout à fait révélatrice de cela : c’est Chus Lampreave, qui joue souvent les concierges, qui figure dans Femmes au bord de la crise de nerf, ou dans Matador — elle interprète la mère de la fille violée. Elle est une image qui fait irruption dans le film de façon tout à fait surprenante. Dans certains cas, la limite est difficile à apprécier. Volver, par exemple, selon les circonstances, peut se voir tantôt comme une comédie, à d’autres moments comme plus tragique : Almodóvar arrive à associer la mort tragique du père à son transport plutôt cocasse dans un congélateur ! Mais pour revenir aux Amants passagers, c’est un film qui se veut jusqu’au bout — d’un point de vue volontariste — une comédie. Comme on n’en trouve presque pas dans son œuvre. Même la high comedy Femmes au bord de la crise de nerfs est un film plus tragique, qui repose quand même sur une rupture sentimentale, avec une femme enceinte de l’homme qui la quitte. 

Les Amants passagers
Pedro Almodóvar sur le tournage des Amants passagers (2013)
Dans son dos, les acteurs faisaient vraiement n'importe quoi… ©DR

Comment son cinéma est-il reçu sur le territoire espagnol ?
Le cas d’Almodóvar est un peu spécial en Espagne. Il n’est pas tellement adulé par la critique, qui a eu du mal à voir en lui un auteur ; finalement, il a connu son succès à l’extérieur. Les Amants passagers, qui prête le flanc à la critique, a même été éreinté en Espagne, alors qu’en France, la  presse n’a, certes, pas été très favorable, mais les critiques sont restées relativement correctes. Il a donc toujours été dans cette situation des cinéastes reconnus à l’extérieur de leurs frontières et qui, à cause de cet engouement étranger, sont victimes d’une suspicion chez eux. Toutefois, chaque sortie d’un film d’Almodóvar est un événement en soi, orchestré, dans lequel il occupe sa place. Et même lorsque les films marchent moins bien, il arrive à les amortir dans les quinze premiers jours grâce à l’engouement du public pour une nouveauté. Il reste un personnage en Espagne. 

Son statut de producteur le rend-il autarcique, totalement indépendant et à l’abri des menaces économiques ?
Dans la mesure où il est son propre producteur avec son frère, c’est son cinéma qui est l’échine de sa boîte. Il ne fait des coproductions qu’au compte-goutte : il ne faut pas oublier qu’il a lancé Alex de la Iglesia. Tout cela se fait très prudemment. Cette maison de production est un cas très exceptionnel en Espagne, et peut-être dans le monde : même Woody Allen trouve des coproducteurs. Quels cinéastes ont construit une maison de production autour de leur nom dans la période actuelle ? Peut-être Ken Loach. Et lorsqu’une maison de production ne tient qu’à un fil, tout est beaucoup plus compliqué. Vu certaines réactions, on peut se demander d’ailleurs si certains, comme d’autres producteurs, n'aimeraient pas que ça capote. Les Etreintes brisées avait été victime d’une sorte de piratage, et s’était retrouvé sur le net au moment de la sortie. Pour eux qui font tourner leur maison avec un film tous les deux ans, ça a posé quelques problèmes…

Attche-moi
Attache-moi ! (1989) ©DR

D’où vient son intérêt pour la représentation des marginalités, des minorités et, plus singulièrement, pour celles des personnes en situation de handicap, si peu représentées habituellement ?
Il est clair que c’est un cinéaste qui s’est intéressé aux franges, qui a travaillé sur la marge, sur les marges des sociétés. Dans ses films, les personnages travestis, transsexuels sont très présents et traités comme des marginaux par la société. Avant tout, c’est la question médicale (Pepi Luci Bom…, Parle avec elle…) qui est très présente, dès le début, ce qui fait d’une certaine manière de son cinéma une réflexion sur la mort. Ensuite, la question du handicap physique l’intéresse par rapport à la marginalité : parce que la personne handicapée (comme Javier Bardem dans En chair et en os) est dans un rapport conflictuel entre le centre et la périphérie. Le handicap mental fait aussi partie de la “panoplie créatrice” d’Almodóvar, parce que son intérêt porte sur la frange et la marginalité, sur les “limites du territoire” comme dirait Deleuze : dans Attache-moi !, le personnage principal sort d’un hôpital psychiatrique ; dans Femmes au bord de la crise de nerfs, c’est la mère de l’ancienne maîtresse du personnage masculin qui en sort et va y retourner. Son intérêt pour les handicaps, vécu de façon large et comme une forme de marginalisation dans la société, je le ressens comme une préoccupation intime. Et il est imaginable qu’il revienne un jour ou l’autre sur cette question-là.

Femmes au bord de la crise de nerfs
Femmes au bord de la crise de nerfs (1988) mais aussi sur canapé,
un élément de mobilier très apprécié par le cinéaste © DR

Chez Almodóvar, il y a une figure esthétique permanente qui symbolise bien ce rapport aux autres, à la marge : le cercle…
Dans En chair et en os, c’est la figure constante : elle est dans le ballon, dans le cercle du basket, les moitiés d’orange, dans les roues du fauteuil…  Dans Femmes au bord de la crise de nerfs avec les réveils qui sont posés sur la table de nuit de Pepa. Je crois qu’il y a un jeu d’opposition chez Almodóvar — pour reprendre ce que disait le Groupe µ dans son Traité du signe visuel — un conflit entre ce qui est la forme (le cercle) et la figure (ce qui n’est pas identifiable à une forme établie, comme le corps humain). Il y a une lutte terrible entre ces formes figées, qui sont pour moi pareilles aux pressions sociales, et la liberté du corps.

Almodóvar finira-t-il un jour par aller tourner ailleurs qu’en Espagne ? Ah, c’est une question ! Il a eu des propositions. Femmes au bord de la crise de nerfs a même été acheté pour être tourné aux États-Unis, mais ça n’a pas abouti. Lui n’en a pas le désir. Et puis il a son mode de travail : pourrait-il s’habituer aux États-Unis ? Il y a là-bas un tel cloisonnement entre les professions du cinéma… Dès que l’on fait mine d’empiéter sur les prérogatives du voisin, les syndicats viennent défendre leur territoire. Alors que lui est, comme Chaplin, créateur, auteur, au sens plein du terme : il s’occupe de tout. Et son frère Agustín — qui apparaît dans tous ses films pour un cameo — est une pièce maîtresse. Pendant que Pedro est dans la création, Agustín le protège ; après, quelles incidences directes cela a-t-il sur la création ?… Aujourd’hui, il y a énormément de barrières. Sans doute parce qu’il a mis sa vie sur le devant de la scène dans les années de la Movida, et qu’à un moment donné, il a été submergé par tout cela. On attendait de lui qu'il fasse le clown en permanence, et ça, ça n’était plus possible. Pedro Almodóvar ne vient pas du monde du spectacle. Et même s’il a fait du théâtre au début des années 1970, son objectif était le cinéma, avec l’ambition de devenir le cinéaste qu’il est devenu.

Il en avait la certitude ?
Dans une émission lointaine des années quatre-vingt, La Edad de oro (L'Âge d'or), qui était un défouloir, on lui avait demandé quel était son but dans la vie et il avait répondu : “C’est de finir un jour par être Pedro Almodóvar” Et je crois qu’il l’est devenu. Il est même Almodóvar, comme on dit Hitchcock, Truffaut ; on laisse tomber le prénom.

Jean-Claude Seguin © DR
Jean-Claude Seguin © DR

Pedro Almodóvar, filmer pour vivre, Jean-Claude Seguin, Ophrys, 130 p., 19€
Pedro Almodóvar o la Deriva de los cuerpos, Jean-Claude Seguin Vergara, Tres Fronteras Ediciones, 288 p.
Professeur des universités (Université Lumière-Lyon 2), Jean-Claude Seguin est président d’honneur du Grimh (Groupe de réflexion de l’image dans le monde hispanique) qui organise du 20 au 22 novembre prochain un congrès portant sur Image & Violence.

Pedro Almodóvar au Festival Lumière :

  •  En plus de la rétrospective de son œuvre, Pedro Almodóvar proposera deux cartes blanches consacrée pour l'une au cinéma espagnol, pour l'autre au cinéma qui l'a inspiré.
  • Le cinéaste sera en conversation avec Bertrand Tavernier et Thierry Frémaux le vendredi 17 octobre à 15h15 au Théâtre des Célestins (Lyon 2e). L'entrée est libre, mais il faut se munir d'un billet sur www.festival-lumiere.org
  • Il recevra son Prix Lumière vendredi 17 octobre à l'Amphi 3 000 (Lyon 6e)
  • Il sera évidemment présent lors de la séance de clôture de son film Tout sur ma mère, en compagnie notamment de Marisa Paredes, dimanche 19 octobre à 15h30 la Halle Tony-Garnier (Lyon 7e).

www.festival-lumiere.org

 

Bande annonce du Festival Lumière 2014

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