Grégory Cuilleron, cuisinier globe-trotter

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Grégory Cuilleron, souriant, devant un frigo rouge. ©MJM
Grégory Cuilleron, souriant, devant un frigo rouge. ©MJM

Révélé par Un dîner presque parfait, Grégory Cuilleron est depuis fin juillet sur France 5 l’hôte voyageur de La Tournée des popotes, une série documentaire révélant et mélangeant les gastronomies du monde entier. Entre deux escapades, le cuisinier lyonnais évoque son parcours et ses engagements citoyens…

Stimento : Alors que vous n’avez pas de formation de cuisinier, ni effectué le traditionnel apprentissage dans les grandes maisons, vous vous êtes rapidement intégré parmi les professionnels. Comment l’expliquez-vous ?

J'ai toujours été passionné de gastronomie. Et comme j’ai commencé en faisant des relations de presse pour un ami photographe de chefs, puis pour Jean-Christophe Ansanay-Alex, j’ai eu tôt un très bon réseau, sans faire partie d’aucune chapelle — je me garderais bien de prêter un serment d’allégeance ! Je suis très très ami avec Michel Roth du Ritz, Laurent Delarbre de La Tour d’argent, les Marcon, Georges Blanc ; à Lyon, avec Christian Têtedoie, Pierre Orsi… Et M. Paul [Bocuse], qui a préfacé mon deuxième bouquin, je ne peux pas dire qu'on soit copains (rires), mais c'est quelqu'un que j'aime autant que l'ambiance familiale régnant chez lui. Quand j’ai commencé à cuisiner, j’avais peur d’entendre : “on t’aimait bien, mais tu te prends pour qui, maintenant ?” Au contraire, tous ont été là pour me donner des coups de main. Ce ne sont pas mes pairs — parce que moi, je fais de la tambouille, de la cuisine simple — mais des amis, et j'ai vraiment l'impression de faire partie de la famille. Cette notion de corporation me plaît beaucoup, avec tout ce qu’elle peut véhiculer en terme de valeurs, de solidarité, d’entraide.

Pourquoi, alors, ne tenez-vous plus d’établissement ?

Parce que je suis épris de liberté — je n’ai pas envie d’avoir d’étoile, par exemple. La cuisine reste un métier physique, archi contraignant et désociabilisant ; on travaille quand les autres ne travaillent pas, on passe les trois-quarts de son temps derrière les fourneaux. Là, sans pour autant me la couler douce, j'ai du temps, je profiter un minimum de mes potes et je ne bosse plus le week-end. Cela ne me manque pas au jour le jour, même si parfois j’ai envie de faire un service. Et ça m’a remis la cuisine en pur mode “plaisir”.

Gregory Cuilleron, souriant, posant derrière un panneau de signalisation. ©studios terminal 9Après M6, W9 puis France 4, vous arrivez sur France 5 dans La Tournée des popotes (1). Comment vous êtes vous fait une place dans les médias, peu ouverts aux nouveaux venus ?

Je n'ai pas été omniprésent non plus ! (rires) D’ailleurs, j’ai refusé beaucoup de choses. Avec La Tournée des popotes, je suis moi dans ma globalité. Parce qu’être le gentil le candidat de service, c’est mignon, mais c’est un peu frustrant… Là, il se trouve que groupe M6, avec qui j’ai passé de très bons moments, n’avait rien à me proposer. J’avais beaucoup aimé qu’ils ne jouent jamais la carte du pathos, même si c’était très vendeur le type qui fait la cuisine avec une main. Ça m’avait même étonné. Mine de rien, M6 est plutôt coutumière du fait : elle a été la première chaîne à mettre à l’antenne des homos, des personnes de couleurs… Elle est à l’écoute de la société, et donne encore l’exemple… Mais France 5 est une chaîne qui me correspond encore mieux, qui m’a pris avant tout parce qu’elle voulait qu’on travaille ensemble, sans que mon handicap ne soit un problème. Toutefois, je ne pourrai dire que j’ai réussi à la télé que si, dans quelques années, je présente une émission n’ayant rien voir ni avec la cuisine, ni avec le handicap ! On aime tant mettre les gens dans des “petites boîtes” en France…

Gregory Cuilleron posant avec un gant de boxe, sur un canapé.Justement, pensez-vous qu’il faille passer par la discrimination positive pour améliorer la visibilité, donc l’intégration des personnes handicapées dans les médias ?

L’intégration sera parfaite le jour où, dans un film, la présence d’une personne handicapée ne sera pas justifiée par un accident ou un traumatisme. Un fauteuil qui passe en arrière-plan serait déjà un vrai progrès ! On part de loin pour les femmes, les étrangers, les personnes en situation de handicap… C’est lent, mais j’ai l’impression d’une vraie mutation de la société. La discrimination positive ne m’a jamais trop plu : si on ne recrute pas à compétences et capacités équivalentes, c’est inutile, c’est plus de la pitié qu’autre chose. Encore faut-il, pour avoir à l’antenne des personnes handicapées compétentes, qu’elles existent : on rejoint le combat pour leur formation et leur qualification professionnelle. Celles qui ont les capacités n’ont pas leur chance pour autant. Tenez, le champion Michaël Jeremiasz, qui commentait les Paralympiques de Sotchi sur France 4, aurait très bien pu assurer Roland-Garros : il est très vif, il a les capacités techniques… Faut-il passer, comme avec la loi de 2005, par des amendes ultra coercitives, pour que les entreprises jouent le jeu ?

Avec La Tournée des popotes, vous envisagez la cuisine comme un vecteur d’échange, non d’un point de vue touristique…

L’idée est de montrer comment ça se passe ailleurs. Au Mexique, en Islande, au Liban, les gens ne feignent pas d’avoir la joie de vivre. Ils auraient pourtant des raisons de s’inquiéter, mais ils vont de l’avant. En France, c’est la sinistrose depuis quelques années, on se recroqueville. On a un beau pays qui peut être très novateur, avant-gardiste, mais qui subit parfois des périodes de sclérose, indépendamment de la politique menée. Pour apprécier ce que l’on a, il faut avoir des points de comparaison. Comme ces jeunes partis en Erasmus qui reviennent avec du recul par rapport à leur pays ; ils se sont enrichis, ont vu des choses qu’ils peuvent transposer ici. Moi, je ne serais pas pareil si je n’avais pas voyagé dans ma prime jeunesse, ni rencontré des gens et d’autres voyageurs…

Gregory Cuilleron, studieux, sur son ordinateur portable. ©MJMVous donnez volontiers de votre personne pour motiver les jeunes et soutenir certaines causes…

La pédagogie m'intéresse beaucoup, j’aime partager sans être “donneur de leçons”. Je suis content qu'on ait fait appel à moi pour la Journée contre le gaspillage alimentaire, car on parle aussi de citoyenneté. Pas pour dire aux gens : “c’est mal de jeter vos restes et vos épluchures”, mais pour leur donner les outils adéquats afin de les aider à changer. On est quand même dans une logique stupide où on tape dans les réserves et où il faut produire plus pour produire plus, et non pas pour répondre à un besoin ! Moi qui aime bien mon grand verre de jus d'oranges le matin, depuis que j'ai appris que Tropicana travaillait avec Monsanto, je préfère ne plus en boire. On peut sanctionner comme cela, sans appeler directement au boycott : les consommateurs commencent à se poser un peu plus de questions.

Vous dites souvent « c'est la télé qui m'a rendu handicapé », mais elle a aussi fait de vous un ambassadeur exceptionnel de toute une partie de la population, non ?

Avant la télé, je ne m’étais jamais senti trop concerné, ni n’avais voulu faire de demande de RQTH [reconnaissance de qualité de travailleur handicapé]. Ça ne m'intéressait pas plus que ça. Mais à la suite des émissions, j’ai reçu des messages de parents, tels que : “vous montrez de bonnes choses, on se demandait si on allait en faire quelque chose de notre enfant dans la vie.” L’Agefiph est venue, et je me suis dit que je pouvais peut-être aider. Mon but, c’est créer du liant, expliquer qu’on peut tous vivre ensemble. Il y a énormément de grands groupes qui emploient des personnes en situation de handicap, pas pour faire pourcentage, vraiment pour qu’elles fassent partie intégrante de l’entreprise. Dans la région, Casino arrive à 10%, sans faire de pub autour de cela ! Le handicap — et je pense que c'est un tort — n'est pas un marché pour les marques pour le moment. Donc, je suis touché qu’on m’ait demandé d’exercer cette fonction — et je ne parle pas uniquement du rôle d’ambassadeur de l’Agefiph, disons… “d’acteur de la vie dans le monde du handicap”, parce que je n’aime pas les termes de “représentant” et de “communauté”. (rires)

(1)La Tournée des popotes, chaque jeudi à 20 h 40 sur France 5.

La tournée des popotes - Recette fusion - Chawartatin

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