Je ne sais pas ce que j'ai vu, à la Cité du Design de Saint-Étienne

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 Trois pièces 1987-1992 de Judy Milner © VR
Trois pièces 1987-1992 de Judy Milner © VR

Comment apprend-on à être un artiste ? En piochant dans un réservoir d'œuvres de prédécesseurs reconnus et en montant une exposition. Ainsi procède-t-on à l'Ecole supérieure d'art et de design de Saint-Etienne. Plutôt concluant.

Depuis 2011, les élèves de l'Ecole supérieure d'art et de design de Saint-Etienne se glissent, entre la deuxième et la troisième année, dans la peau de commissaires d'exposition. Pour cela, ils plongent dans un Frac (Fonds régional d'art contemporain), s'y immergent, y font des brasses et des coulées, en ressortent dégoulinants d'art et tenant entre leurs mains quelques perles. Après le Frac Auvergne et le fonds de l'Institut d'art contemporain de Villeurbanne, les étudiants stéphanois ont nagé dans les eaux plus chaudes de Provence-Alpes-Côte d'Azur. Et même s'ils ne savent pas ce qu'ils ont vu, déambuler dans leur récolte est un voyage passionnant. Le travail ne s'arrête pas au choix d’une quarantaine d’œuvres, il s'agit ensuite de les mettre en relation, en perspective, en valeur, en vedette : les étudiant se font alors scénographes, architectes, metteurs en scène. Il faut trouver les correspondances, les passerelles, les oppositions. Il s'agit ensuite de s'approprier l'espace — une salle d'exposition de la Platine —, y concevoir des salles — ou pas : cette année, rien n'est fermé —, des ensembles, des respirations, une déambulation…

Voyons voir…

Colonne double, de Toni Grand © CA
Colonne double, de Toni Grand © CA

L'espace est donc ouvert, on tourne autour des cabines de projection vidéo, on profite de la lumière naturelle, on se promène, on découvre… Un étudiant-commissaire d'exposition est toujours présent pour répondre à toute question ou même accompagner une visite. Si l’on choisit de la faire en solitaire, on peut commencer par n'importe quel côté… sans risque de se perdre, ni de s’ennuyer. On s’étonne en revanche d’une technique originale : l'œuvre qui ouvre l'exposition est une peinture, monumentale, à la gouache et au miel avec des inclusions de laiton chauffé. C'est d'ailleurs l'auteur de ce tableau qui a inspiré le titre de l'exposition : pour parler de son art, Jean-Pierre Bertrand dit : “Je ne sais pas ce que j'ai vu, mais je l'ai vu.” On s’interroge face une sculpture de Toni Grand, Colonne double : deux énormes formes cylindriques au centre de l’espace, constituant une sorte de rond-point point de repère et qu'on redécouvre à chaque passage. D'abord leur taille, ensuite le bois des demi-troncs d'arbre, puis la dualité-gémellité, enfin l'hybridation avec la résine. On s'amuse devant une série de photos de Raoul Hébréard qui se met en scène en aviateur. On s'émerveille des chaises et table de Judy Milner : fabriquées à partir de vieux meubles, elles semblent vouloir être ce qu'elles pourraient donner à voir dans une peinture. Leurs proportions, leurs angles sont revus selon des perspectives connues seulement de l'auteur. Les ombres des barreaux d'une chaise sont peintes sur l'assise, il suffirait de la positionner correctement pour qu'elles correspondent à la réalité, un peu comme une montre arrêtée donne l'heure exacte deux fois par jour. Il y a encore cette boîte parallélépipédique de Jurgen Albrecht, tout en longueur et en carton grège, ouverte à une extrémité, qui devrait, selon toute vraisemblance, être sombre et vide dedans et qui pourtant dévoile un intérieur tortueux et clair : “ne jamais se fier aux apparences !”, semble-t-elle rappeler au visiteur… L'œuvre de Davide Balula Burnt Painting convoque le souvenir des toiles de Pierre Soulages : du noir — ici du bois carbonisé —, uniquement du noir, et pourtant beaucoup de texture, de jeux de lumières, de vie dans la partie sombre de ce diptyque. L'autre volet en est une « impression » sur une toile blanche, et là, ce n'est plus que le souvenir du souvenir de Soulages…

Suivez leur regard

BurntPainting/Imprint of Burnt Painting de Davide Balula © VR
Burnt Painting/Imprint of Burnt Painting de Davide Balula © VR

Il est également passionnant de voir comment toutes ces œuvres sorties du fonds Paca prennent une dimension particulière en ayant été choisies, transportées, reposées les unes à côté des autres, ici à Saint-Étienne, par des étudiants. C'est une belle exposition, c'est aussi une belle démonstration de l'expérience d'une œuvre selon les circonstances de sa découverte. Si les élèves de la section Arts de l'ESADSE démontrent déjà bien du talent à nous apporter de l'émotion, de la réflexion, de l'émerveillement, cette expérience leur fait toucher du doigt à quel point les circonstances de la découverte d’un objet artistique, quel qu’il soit, influent sur le ressenti qu'on en a. Le message c'est le médium, et le médium, c'est tout ce qui rend possible la rencontre avec l'œuvre. A la Platine, elles bénéficient de la fraîcheur des regards des étudiants, de l'enthousiasme de leur approche et de l'éclectisme de leur mise en valeur.

Je ne sais pas ce que j'ai vu, à la Cité du Design, Saint-Étienne, jusqu'au 4 janvier 2015. Du mardi au dimanche, de 11h à 18h. De 0 à 5€.

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