L’expérience du ressenti… à l’œuvre

Casa di Lucrezio et  Del bello intelligibile, parte quarta «Inedito» de Giulio Paolini © Blaise Adilon
Casa di Lucrezio et Del bello intelligibile, parte quarta «Inedito» de Giulio Paolini © Blaise Adilon

Dans les murs de l’IAC, on nous propose de faire l’expérience des œuvres, d’être à l’écoute des sensations qu’elles nous inspirent… Sans nécessité d’un discours savant, d’une intellectualisation à tout crin, on revient ainsi à l’émotion, au sentiment, au ressenti devant l’art. Il n’y a plus d’artistes savants, de médiateurs professeurs, ni de leçons à intégrer, plus rien à forcément comprendre ; il faut juste apprécier — ou pas — et vivre. On peut même noter ses impressions sur un carnet remis à l’entrée. Fragments saisis au vol…

La première salle est une excellente entrée en matière. L’œuvre de Giulio Paolini, composée de dizaines de cadres tous identiques, qui portent tous la même image — une reproduction de plusieurs doubles pages extraites d’un ouvrage sur l’art et le langage — avec une légende différente, nous montre comment un même objet peut avoir des interprétations multiples, toutes “vraies”, toutes valides, mais subjectives. Un seul objet provoque des expériences multiples. La série pourrait se prolonger quasi-indéfiniment, elle continue d’ailleurs par des cadres vides tracés sur le mur, et dans la tête du spectateur/visiteur. Une seconde œuvre de Paolini poursuit la même idée, ce moulage en plâtre du poète latin Lucrèce, présenté sous quatre formes différentes est une tête, est du plâtre, est un moulage, est un humain, est une sculpture…

Dégradés II de Pierre-Olivier Arnaud. © Cécile Almonté
Dégradés II de Pierre-Olivier Arnaud. © Cécile Almonté

L’œuvre sonore d’On Kawara est une expérience du temps, celle de Pierre-Olivier Arnaud une expérience sensorielle, parce que le papier collé au sol absorbe le bruit des pas, mais aussi une expérience de son rapport à l’art dans ce qu’il a d’intimidant : ici, on marche sur l’œuvre et les fragments exposés semblent insignifiants par rapport à l’œuvre foulée aux pieds. Gerhard Richter nous oblige à faire l’expérience de l’espace et de la confiance qu’on peut avoir en nos propres sens par l’utilisation de la perspective et de la peinture hyper-réaliste.

Précipitations (encore plus loin que la vitesse du projectile) de Carmen François. © Cécile Almonté
Précipitations (encore plus loin que la vitesse du projectile)
de Carmen François. © Cécile Almonté

Carmen Perrin nous met face à des contradictions, des antonymes, des oppositions. L’organique contre la machine, le mouvement des attitudes face à la diapositive — statique —, le végétal face à l’humain, les personnages antiques face à la modernité électrique… Et pourtant grâce à un jeu de lumière, d’ombre et de perspective, tous ces éléments constituent une unité, une œuvre.

Walk through a line of neon lights et Scribble de Michel François. © Cécile Almonté
Walk through a line of neon lights et Scribble
de Michel François. © Cécile Almonté

L’expérience que chacun a d’une œuvre est forcément conditionnée par les circonstances de sa découverte. Entrer dans la halle nord et découvrir Walk through a line of neon lights de Michel François— des néons brisés — sous la lumière aveuglante d’une journée ensoleillée à travers la verrière porte une évocation puissante du paradoxe qui sera probablement perdue par une soirée de novembre. Le visiteur sera peut être alors plus sensible à Scribble, une sculpture suspendue, un entrelacs, un nuage, aérien et pourtant lourd, comme si le ciel nous tombait non pas sur la tête mais aux pieds.

La salle photo, éclectique, réunit des anonymes et des artistes reconnus. Si, de l’aveu de la médiatrice culturelle interrogée, il n’y a pas de volonté de thème commun aux images, le visiteur qui le veut peut y voir une réflexion sur le corps : le corps dans toutes les phases d’un mouvement, le corps érotisé, le rapport tactile au corps des enfants, le corps fantasmé des célébrités, l’autoportrait dans lequel n’apparaissent que des jambes, un coude, une main… Et encore, le corps dans ce qu’il a de fugace, de transitoire…

Brouillard coloré blue red and yellow de Ann Veronica Janssens. © Cécile Almonté
Brouillard coloré blue red and yellow
de Ann Veronica Janssens. © Cécile Almonté

Pénétrer dans la salle de projection de Two Generators de Rodney Graham est un plongeon dans le bruit, celui de la bande son et surtout celui du projecteur. Un torrent déferle vers les fauteuils, le noir est complet en dehors du film sur l’écran et de l’ampoule dans le projecteur et le spectateur perd un moment ses repères… Pas autant, néanmoins que “dans” l’œuvre d’Ann Veronica Janssens, que l’on respire — éventuellement à son corps défendant —, dans laquelle on se perd, jusqu’à ne plus savoir où sont ses propres extrémités mais qu’on ne veut plus quitter, comme un cocon, un monde hors du monde, une expérience riche de vide, d’air qu’on voit, de blanc coloré…

Boxing painting de Ushio Shinohara © Blaise Adilon
Boxing painting de Ushio Shinohara © Blaise Adilon

En entrant dans la halle sud, on se prend une fresque d’Ushio Shinohara en pleine face, des points comme autant d’uppercuts. Des clichés de William Klein montrent comment cette peinture a été réalisée : aux poings, des boules de tissu trempées dans l’encre et boxées contre la toile. Et ce moment de violente chorégraphie, de noble art pictural produit une calligraphie chargée d’énergie, rythmée et sauvage qu’on s’attendrait à voir signée d’un sceau rouge.

Variations of Incomplete Open Cubes de Joachim Koester. © Vincent Raymond
Variations of Incomplete Open Cubes
de Joachim Koester. © Vincent Raymond

La vidéo de Joachim Koester Variations of Incomplete Open Cubes nous confronte à une langue des signes imaginaire, composée de signes répétitifs et inachevés. La poésie de ces deux mains sur fond noir qui semblent vouloir nous dire quelque chose s’estompe rapidement, les mains bégayent, recommencent, saisissent et lâchent des objets imaginaires, s’ouvrent et se ferment, et finalement le spectateur arrive à la conclusion que ces deux mains ne savent rien faire de leurs dix doigts… Une fois la visite achevée, un médiateur du musée vient à votre rencontre pour recueillir vos impressions, échanger à propos de votre expérience, la façon dont vous avez reçu ces œuvres et, si vous le désirez, vous éclairer sur l’une ou l’autre. C’est ainsi que l’on peut apprendre que ces mains reconstituent en fait la sculpture modulaire Incomplete Open Cubes de Sol Lewitt, une œuvre de 1974 réunissant 122 “cubes ouverts”… La vidéo gagne-t-elle un intérêt supplémentaire avec cette information ? Pas réellement, c’est juste une autre expérience qui commence…

Il est possible de confier pour l’éternité ses impressions de visiteur dans un petite cahute disposée dans le jardin de l’IAC : un container, qui se fait chambre d’enregistrement de tous vos retours vocaux, vidéos, photos, scripturaires : c’est le “Retour d’expérience”. Et comme parfois on désire faire mûrir sa réflexion avant de la livrer, on peut aussi déposer à distance son témoignage sur le site www.i-ac.eu flanqué du repère #experienceIAC.

Collection à l’étude à Villeurbanne - Expérience de l’œuvre, à l’IAC : 11 rue du Docteur-Dolard, Villeurbanne. www.i-ac.eu, 04 78 03 47 00. Jusqu’au 11 janvier 2015. Du mercredi au dimanche de 13 à 19h00. De 0 à 4 €.

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