Michel Robin dans Les Méfaits du tabac : “Le théâtre ne sert à rien, c’est pour ça que c’est formidable !”

Michel Robin dans Les Méfaits du tabac © Pascal Victor/ArtComArt
Michel Robin dans Les Méfaits du tabac © Pascal Victor/ArtComArt

Dans la redingote d’un conférencier un peu désorienté, Michel Robin alias Nioukhine intervient au milieu d’un récital pour (en théorie) instruire le public des Méfaits du tabac. Le comédien nous en livre quelques bouffées avant son passage au théâtre La Renaissance d'Oullins…

Question primordiale : fumez-vous ?

Michel Robin : Mon personnage dans la pièce, oui, mais moi, non. J’ai de la chance, parce que je n’aime pas ça. J’ai essayé quand j’avais 15 ans et puis voilà, j’en ai 84, et je n’ai pratiquement pas fumé…

Vous reprenez ici une pièce de Tchékhov qui a particulièrement marqué votre carrière…

Oui, et c’est très étrange, mais ce texte-là, je le savais encore ; il ne m’a fallu que quelques relectures. Je l’avais joué à 20 ans, quand j’étais étudiant à Bordeaux — je n’étais pas encore acteur, je faisais partie d’une troupe. C’est un professeur de Lettres qui me l’avait donné à apprendre. Et puis ensuite, je l’ai dit en arrivant à Paris au cours Dullin (qui était l’école du TNP), pour me présenter. Et ça a marché tout suite. Finalement, ce texte est très important. Pourtant, si je le dis comme ça, il ne dure que douze minutes. Même en prenant des temps énormes de sociétaire, il ne dure qu’un quart d’heure. Mais pour notre spectacle, c’est différent : on l’a complètement incorporé dans la musique ; c’est d’ailleurs pour cela qu’on l’a titré « concert en un acte ».  

Muriel Ferraro (soprano), Emmanuelle Swiercz (piano), Miche Robin (Nioukhine), Florianne Bonanni (violon) dans Les Méfaits du tabac © Pasca lVictor/ArtComArt
Muriel Ferraro (soprano), Emmanuelle Swiercz (piano),
MichelRobin (Nioukhine) & Florianne Bonanni (violon)
dans Les Méfaits du tabac © Pasca lVictor/ArtComArt

Si vous l’interprétez à nouveau, est-ce pour voir ce que l’expérience d’une vie de comédien pouvait apporter comme nuances à votre texte fétiche, ou bien pour le plaisir de partager la scène avec Floriane Bonanni ?

C’est tout à fait pour ça ! Le spectacle, c’est Floriane Bonanni qui l’a conçu. On s’est connus à la Comédie-Française quand je jouais Les Trois Sœurs de Tchékhov. Alain Françon l’avait engagée en tant que musicienne pour jouer du violon dans certaines scènes. Et elle nous parlait de son désir de faire un spectacle mélangeant du texte et de la musique. Les Méfaits du tabac m’est venu comme ça ; je lui ai montré et ça a marché. Ensuite, c’est elle plus que moi qui a fait le spectacle, qui a choisi les musiques en fonction du texte. 

Vous n’avez donc pas participé au choix des morceaux musicaux ?

Moi, je ne sais pas lire une note de musique — j’en suis bien triste, d’autant que dans le texte, je dis que je lis le solfège. Et d’ailleurs, j’ai beaucoup appris en l’écoutant, en la regardant travailler. C’est elle qui a choisi Tchaïkovski qui était un ami de Tchékhov, Bach qu’il a sûrement entendu, et Berio c’est un contemporain qui fonctionne très bien avec l’état dans lequel se trouve mon personnage. Pour moi, l’histoire des Méfaits du tabac, c’est un mélange de vie avec ses échecs, ses réussites. Cela résume énormément l’œuvre et l’esprit de Tchékhov, et ce qu’il ressent lorsqu’il écrit.

Quels sont les bienfaits du théâtre ?

Je ne sais pas… Une fillette d’une quinzaine d’années m’a demandé un jour à quoi servait le théâtre. Je lui ai répondu : “Mais ça sert à rien !” Et puis je me suis dit, la pauvre gosse… Alors j’ai ajouté : “C’est pour ça que c’est formidable !”. Le théâtre est très important car il provoque du plaisir. Bien sûr, il y a des spectacles réussis et ratés, mais le théâtre de boulevard et le théâtre classique n’ont pas à s’engueuler tout le temps : il y a du très bon de toute part. Je ne suis pas pour le théâtre qu’on appelle « engagé », parce que je trouve que parfois, en enfonçant beaucoup trop le clou, on arrive finalement à obtenir l’effet contraire de celui désiré. Tchékhov n’a pas écrit de pièces engagées, il n’empêche qu’à travers Tchékhov, il y a toute la vie du monde qui défile. Mais vous savez, il y a des milliers de gens qui n’ont jamais foutu les pieds dans un théâtre ; c’est en même temps grave et pas grave : on ne peut pas obliger les gens à y aller, très peu de gens y vont, quand même ! 

Justement, comment le public vous perçoit-il  ?

Quand les gens m’arrêtent dans la rue, ils ne savent pas mon nom ; en général, ils m’ont vu dans des séries télévisées, et ils croient que je suis le personnage. Dans un épisode, le personnage que je jouais ayant été hospitalisé, tout le monde était catastrophé dans la série parce qu’on ne savait pas ce qu’il avait, on croyait qu’il allait mourir et à la fin on s’apercevait qu’il allait bien. Et le lendemain de la diffusion, je vous promets que c’est vrai, trois personnes m’ont arrêté en me disant : “Ce qu’on est content que vous soyez sorti de l’hôpital !”

C’est aussi parce que vous fusionnez avec vos personnages…

J’ai l’impression que je ne sais pas grand-chose, que je découvre encore. On me demande parfois si je veux enseigner. Mais enseigner quoi ? L’essentiel ne s’apprend pas. J’ai été deux ou trois fois au jury du Conservatoire — je me demandais ce que je foutais là, et puis quand je voyais les autres membres du jury, du ministère etc. — et ce que j’essayais de voir, c’était si les candidats avaient ce qui ne s’apprend pas. Il y a un don ; après, le reste… Il faut travailler. Beaucoup.

Les Méfaits du tabac, concert en un acte de Tchékhov, musique de Bach, Berio et Tchaïkovski, mise en scène de Denis Podalydès, conception de Floriane Bonanni, avec Michel Robin, du 7 au 9 janvier à 20h au Théâtre La Renaissance, Oullins. www.theatrelarenaissance.com. De 6 à 22€.
Ce spectacle est recommandé pour les personnes déficientes visuelles et non-voyantes. 
Rencontre en bord de scène le 8 janvier
 

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