Olivier Assayas : “Dans le travail d'un comédien, c'est la quête de l'humain qui est en jeu”

Olivier Assayas © Vincent Raymond
Olivier Assayas © Vincent Raymond

Olivier Assayas retrouve Juliette Binoche et lui donne toute latitude pour être dans Sils Maria ce qu’elle est dans la vie : une comédienne au travail, resplendissante de naturel et obstinée. Rencontre avec un cinéaste connecté, qui fut autrefois critique.

Stimento : Après avoir signé avec Irma Vep un film réflexif sur le cinéma dans son ensemble, puis dédié un documentaire à un cinéaste (HHH, portrait de Hou-Hsiao Hsien), vous consacrez Sils Maria aux comédiens, à leurs questionnements…
Olivier Assayas : Oui, ce n’est pas tellement sur le théâtre ; plutôt un film inspiré par Juliette Binoche, qui est une comédienne qui travaille — dans le sens qui fait un “travail” sur elle-même, ce que d’autres ne font pas forcément. Il se trouve que Juliette Binoche fait ce travail d’aller chercher la matière humaine de ses personnages en elle-même. Pour moi, ce qui est en jeu dans Sils Maria, ce n’est pas pas la spécificité d’un métier, c’est le fait que pour être comédien, on est contraint de faire quelque chose que les autres ne sont pas obligés de savoir faire : arriver à faire en soi le chemin indispensable pour comprendre autrui. C’est-à-dire de s’approprier, de trouver en soi la résonance de la souffrance, des douleurs secrètes (ou pas si secrètes que ça), de son personnage. C’est la quête de l’humain qui est en jeu. Je voulais raconter à quel point cela peut être aussi la grandeur du travail d’une comédienne d’être en prise avec des choses aussi universelles.

Et dans cette histoire, vous avez délibérément effacé le metteur en scène…
Oui, parce que pour moi le metteur en scène est celui qui déclenche, qui met en route ce processus. Une comédienne ne le fait pas de son plein gré : son chemin est douloureux, donc il faut qu’elle ait une raison de le prendre, que quelqu’un vienne à la fois susciter et légitimer son désir, comme un metteur en scène à qui on fait le crédit d’un certain talent. C’est pour répondre à ce désir qu’elle va faire le chemin — un chemin qui lui coûte parce qu’elle doit passer par des questionnements, des douleurs, que, peut-être, elle n’était pas obligée de s’infliger…

Coupée du monde pour répéter son rôle, votre héroïne se renseigne sur sa future partenaire en écumant les sites web, trouvant le pire et le meilleur. Douze ans après Demonlover, quel est votre sentiment personnel sur Internet, que vous montrez ici comme une langue d’Ésope contemporaine ?
Pour moi, c’est comme un phénomène météorologique : il y a des choses dont il n'y a aucune importance à penser du bien ou du mal. Elles sont massives, incroyablement envahissantes ; on en est à la fois observateurs, victimes, bourreaux et à tour de rôle dupe, acteur et critique. Je suis, comme chacun, dans un rapport de dépendance, de besoin, de nécessité, face à ce que nous apporte cette espèce de fenêtre ouverte sur le monde qu’est Internet. Je suis là avec ma tablette, mon ordinateur, mon téléphone et je m’en sers ; je “googlise“ des trucs, des gens. Je regarde mon chemin, les actualités, ou même des bêtises outrageusement nulles sur Internet. Mais pour moi, Internet n’est pas primordialement un autre niveau de réalité, c’est un autre niveau de factice. Et je joue un tout petit peu avec ça dans Sils Maria : je raconte comment Internet est aussi une scène sur laquelle chacun monte pour se donner en spectacle. Quand on se donne en spectacle, on n’est pas dans la réalité de soi-même, on est dans une réinvention de soi-même, dans un avatar… En tout cas, je suis fatalement traversé par les questions que pose cet événement, cette nouvelle terre d’exploration qui nous est proposée depuis pas si longtemps que cela : vingt ans.

© Carole Béthuel
Juliette Binoche et Kristen Stewart dans Sils Maria © Carole Béthuel

Parallèlement à la sortie de Sils Maria dans les salles, vous publiez le premier volume d’un ouvrage d’entretiens(1), et ce bien que vous n’aimiez pas “regarder dans le rétroviseur”. Cependant, avec de la distance, quel regard portez-vous sur le critique Olivier Assayas ?
Heu…(longue hésitation)

…à l’aune de l’expérience du cinéaste Olivier Assayas…
C’est compliqué… La façon dont je le vois, dont je l’ai toujours vu, c’est que pour moi, ça a été un moment d’apprentissage. Il se trouve que je n’ai pas fait d’école de cinéma, je n’ai pas non plus été un rat de cinémathèque. À un moment donné, je suis arrivé à ce désir de faire du cinéma par un plutôt drôle de biais qui était la peinture : j’avais les doigts pleins de couleurs et mon inspiration, c’était le graphisme. Ma connaissance du cinéma était très approximative, très autodidacte. Donc j’ai eu besoin de me structurer, de comprendre quelque chose à l’histoire du cinéma, à sa réflexion, d’avoir une sorte de carte du cinéma et de son histoire pour être capable de situer le moment où je débarquerais avec le désir d’en faire. Et j’ai pu le faire évidemment dans les meilleures conditions qui soient, au sein d’une micro-communauté qui était celle des Cahiers du Cinéma, à une des très bonnes époques de cette revue. Quand je débarque, je suis un peu le plus jeune, je suis un gamin. En même temps que moi commencent à écrire d’autres jeunes comme Charles Tesson ou Leos Carax — qui ne fait que passer. J’y reste quand même quatre, cinq ans pendant lesquels j’ai le temps d’apprendre l’histoire et la pensée du cinéma au contact de Serge Daney, de Serge Toubiana, de Louis Skorecki, de Pascal Bonitzer, de Jean Narboni… Et avec ce sentiment de me trouver, avec Les Cahiers du Cinéma, une famille d’accueil qui a une histoire, un rapport avec le temps — vertical, pas seulement horizontal. En plus, je débarque dans cette revue au moment où elle se réinvente : pendant des années, elle n’a pas parlé de cinéma, de nouveau elle veut parler de cinéma, et moi je fais partie de ces gens qui sont là pour ouvrir ses portes. Donc, je redécouvre le cinéma en même temps que Les Cahiers le redécouvrent. Je contribue à restructurer une sorte d’identité des Cahiers. C’est une période qui est, pour moi, passionnante !

Critique d'Eraserhead par Olivier Assayas, parue dans Métal hurlant. © Terreur Graphique
Critique d'Eraserhead par Olivier Assayas, parue dans Métal hurlant. © Terreur Graphique

« Aujourd’hui, ce que je retiens de mon expérience de la critique, c’est à quel point elle a été déterminée par quelque chose qui l'influence beaucoup moins aujourd’hui : le désir d’aller vers le “faire”. »

Mais lorsque j’écris aux Cahiers du Cinéma, c’est parce que je sais que cette revue a été faite autrefois par des gens qui voulaient pratiquer le cinéma, et que c’est un lieu où cette circulation entre la pratique et la pensée, la théorie est possible. C’est mon éducation, au fond, c’est comme ça que j’ai appris le cinéma. Et je le considère comme précieux, je continue aujourd’hui à être reconnaissant à ceux qui m’ont fait découvrir le cinéma dans ce cadre-là. Mais je ne me suis jamais vécu comme un critique de cinéma. Parce Les Cahiers, c’était très mal payé, j’apprenais à écrire, donc je faisais aussi de la critique au sens le moins prestigieux du terme sur deux pages dans Rock & Folk ; au moins, ça me permettait de gagner — pas terriblement, mais un petit peu — ma vie. Aujourd’hui, ce que je retiens de mon expérience de la critique, c’est à quel point elle a été déterminée par quelque chose qui l'influence beaucoup moins aujourd’hui : le désir d’aller vers le “faire”. Et à quel point elle était déterminée par quelque chose, qui aujourd’hui n’intéresse plus personne, qui est la théorie. Dans le sens qu’aujourd’hui pour moi, la théorie a été confisquée par l’université : or quand la théorie est figée par l’université, ça s’appelle de l’idéologie. C’est très mauvais lorsque les idées se figent et deviennent dogmatiques. Tandis que la théorie, c’est la balle que nous renvoie constamment la pratique, c’est vivant. Aujourd’hui, elle ne l’est plus. Parce qu’on a l'impression que pour écrire de la théorie de cinéma, il faut avoir une barbe blanche et bac +25, alors qu’aux Cahiers, c’était fait par des illettrés à la base (rires).

(1) Assayas par Assayas, de Olivier Assayas & Jean-Michel Frodon, Stock, 280 pages, 24 €.

★★★☆☆ Sils Maria (Clouds of Sils Maria), de Olivier Assayas (Drame, France, 2 h 03), avec Juliette Binoche, Kristen Stewart, Chloë Grace Moretz… Sur les écrans le 20/08/2014.

★★★☆☆ Sils Maria (Clouds of Sils Maria), de Olivier Assayas (Drame, France, 2 h 03), avec Juliette Binoche, Kristen Stewart, Chloë Grace Moretz… Sur les écrans le 20/08/2014.
Bande-annonce du fim Sils Maria

Suivez-nous !

A lire encore...

Jean-Baptiste Saurel © VR

Aquabike, le second court métrage de Jean-Baptiste Saurel (révélé par l'hilarant La Bifle) a été mis en boîte en partie dans les piscines de Villeurbanne. Alors qu'il vit son existence dans les festivals — il a déjà été distingué lors du Festival du Film court de Villeurbanne 2015 —, retour sur son tournage…

Il semble qu'il y ait quelque chose entre Benoît Poelvoorde et Virigine Efira : une voiture / photo © StudioCanal

★★☆☆☆ Pour parler d’ultra-moderne solitude, Jean-Pierre Améris adopte un ton léger, ainsi qu’une nouvelle comédienne. C’est l’histoire de la mauvaise personne au bon endroit…

Cela ne se voit pas, mais Barbara a dû avoir une jeunesse débridée /photo © DR

★★★☆☆ Carlos Vermut signe le portrait enivrant d’une femme piège autant que piégée, à l’image d’une Espagne en lambeaux…

En Tchécoslovaquie, les athlètes étaient munies d'une roue de secours /photo © DR

★★☆☆☆ Une athlète tchécoslovaque préfère ne pas courir que de se doper. Pour son entourage, elle a un petit vélo dans la tête…

Apparemment, le Petit Prince et le Renard boudent… / photo © Paramount Pictures France

★★☆☆☆ Attendue depuis des années, cette nouvelle adaptation cinématographique du plus fameux des romans jeunesse n’est pas ratée : elle n’est juste pas réussie du tout, nuance…

Ben Stiller, recouvert d'un plaid, parlant de ses rhumatismes à Naomi Watts, vêtue d'une doudoune en duvet /photo © DR

★★☆☆☆ « Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute ». Cette éternelle leçon valait-elle un nouveau long métrage ? On en doute…